Risques du journalisme : 5 raisons de revoir la CNMJ 2021

Risques du journalisme : 5 raisons de revoir la CNMJ 2021

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« Un grand reporter a le temps de se préparer avant d’aller sur le terrain. Après 2015, Charlie Hebdo, le Bataclan et les Gilets jaunes, les journalistes en France ont été confrontés à des violences qu’ils ne connaissaient pas. Plus globalement, les journalistes et notamment ceux qui enquêtent et font de l’investigation sont de plus en plus la cible des lobbys qu’ils dérangent comme Morgane Large et Inès Léraud en Bretagne, face aux géants de l’agro-industrie en pointant le scandale des algues vertes ». Ce que décrit Catherine Monnet, ex-grand reporter à RFI et représentant RSF aujourd’hui, est bien le choc de la violence vécue par les journalistes en France depuis 2015.

La question de la sécurité concerne désormais tous les journalistes. La conférence nationale des métiers du journalisme en a donc fait son sujet, lors de sa journée du 4 mai 2021. En plus de notre militante Jacqueline Papet, coorganisatrice et co animatrice des débats, plusieurs membres de la CFDT-Journalistes y étaient. Et voilà, selon eux, cinq bonnes raisons d’écouter les replay. 

1/ Écouter des témoignages forts de confrères et consœurs confrontés aux risques sur le terrain

… à l’image de celui d’Aline Leclerc qui traite des questions économiques et sociales au journal Le Monde. Elle a couvert les manifestations des Gilets Jaunes avec le service politique de son journal. « J’ai commencé par observer le mouvement d’un point de vue social et économique. A l’époque, on rencontre Eric Drouet et Priscilla Ludowski, qui sortaient du lot sans être pour autant des leaders. Pour la plupart, ils n’avaient jamais manifesté et ça s’est vu le 17 novembre. Les GJ se rencontrent et se comptent. Mais les GJ se font gazer rue du Faubourg Saint-Honoré alors même que les CRS sont leurs fils, leurs cousins et qu’’ils sont sûrs qu’ils vont les rejoindre. C’est un rappel à la réalité très fort pour les manifestants. Le 27 novembre, les tensions montent puis explosent le 1er décembre (…) Nous n’avions pas d’équipement prévu pour les manifestations et il a fallu improviser. Nous ne pouvions pas repartir sans masque ni casques. Se mettre à l’abri et dans sa bulle pour écrire est impossible. Le décalage était grand entre nos collègues à la rédaction web et nous sur le terrain. C’était une véritable machine à laver. Je partais le matin en me demandant si j’allais revenir en un seul morceau. Et vous savez combien on n’aime pas « les petites choses fragiles » en journalisme et singulièrement au Monde. Il faut absolument savoir comment se comporter en situation de péril. Il faut former les confrères à l’avenir pour comprendre ces manifestations ! ».

Revoir la table ronde sur les risques de terrain

Revoir la carte blanche de Florence Le Cam, Professeure de journalisme à l’Université libre de Bruxelles, sur Journalisme et violence : du terrain à la rédaction. 

 

2/ Apprendre à verbaliser ce vécu violent et à repérer les troubles post-traumatiques

 

Quand le sociologue Jean-Marie Charon a auditionné des journalistes ayant couvert le mouvement des gilets jaunes, en organisant des mini-séminaires en régions, ceux-ci lui ont dit à chaque fois que c’était la première fois qu’ils avaient l’occasion de revenir sur ce qu’ils avaient vécu. Pourtant, ils en avaient besoin. Mais ils n’ont pas trouvé auprès de leurs collègues ou d’autres cercles professionnels l’opportunité d’un véritable debriefing, alors que cela les avait profondément marqué, avec des effets proches du syndrome post traumatique.

Lire et revoir la carte blanche de Jean-Marie Charon sur Le choc de la violence pour un journalisme ordinaire lors du mouvement des Gilets Jaunes

Revoir la carte blanche de Bertille Ossey Woisard (AFP, DU Psychotraumatologie) : Journalistes face aux risques psychotraumatiques : quelle prévention, quelle solution ?

 

3/ Prendre conscience d’une violence spécifique : le cyberharcèlement

 

Les violences contre les journalistes s’exercent aussi bien hors ligne qu’en ligne. Les cyber harceleurs, surtout des hommes, s’attaquent principalement aux femmes, en raison de leur genre et non pas de la qualité de leur travail comme le révèle une étude de l’Organisation des Nations unies. Doxing (partage de données personnelles sur les réseaux), trolling (menaces envers les membres de la famille), campagne de désinformation…

« Le cyber harcèlement est très efficace pour réduire au silence » témoigne la journaliste indépendante Julie Hainaut, victime de la fachosphère. Eric Morain, son avocat pénaliste, constate l’explosion de cyber attaques avec l’arrivée de la radio filmée qui peuvent se prolonger jusque devant les locaux des médias. Il regrette le retard de la justice sur le sujet et le manque de coopération des plateformes. La cyber violence rejaillit pourtant de plus en plus dans le monde réel. « Les relevés d’adresses url sont essentiels pour retrouver la trace des harceleurs » insiste-t-il.

A noter que l’association Prenons la Une propose des formations et une aide aux journalistes victimes de cyber harcèlement.

Une charte réseaux sociaux, dont plusieurs grands médias se sont dotés, paraît essentielle pour mieux protéger les journalistes (cf celle du New York Times, entre autres)

Revoir la table ronde sur les risques numériques

 

4/ Faire le lien entre précarité, isolement, et sécurité

 

Anaïs Denet avait 23 ans quand elle a couvert l’affaire de l’assassinat de la famille Troadec en tant que correspondante de RMC puis de BFM-TV à Nantes. Pigiste, rémunérée seulement quand ses propositions sont acceptées, elle est aspirée dans la course au scoop, toque aux portes des familles, sans se protéger, à l’époque où le meurtrier n’est pas connu. « La violence est omniprésente dans mon métier : la violence que j’impose aux gens en allant frapper chez eux, et la violence que je subis », raconte celle qui a totalement vécu, nuit et jour, pour cette affaire, au point de se mettre en danger.

« BFM prenait davantage soin de moi, et m’a proposé un suivi psychologique. Mais on peut très vite se laisser aspirer, et personne ne vous dit d’arrêter».

 

 

5/ S’inspirer des initiatives de formation aux risques

 

Leitmotiv tout au long de la journée : le besoin de formation. Ici et là, les choses bougent, mais le chantier reste colossal.

  • En écoles de journalisme

Une étude réalisée par Soraya Morvan-Smith (IUT Lannion) auprès des écoles de journalisme reconnues révèle que celles-ci ne mettent plus les risques de côté, que ce soit en ateliers pratiques, en cours de déontologie, de sociologie, ou lors de rencontres avec des professionnels. « Elles font le choix de dire la vérité, tout en essayant de ne pas être anxiogènes », indique-t-elle. Certaines écoles font intervenir des représentants de la police, des avocats.

Une autre étude, réalisée par deux étudiantes de l’IPJ Dauphine, Manon Minaca et Mélodie Taberlet, révèle que le premier risque redouté par les étudiants est celui de la précarité financière, bien avant les risques psychologiques ou de terrain. Ils expriment un très fort besoin de formation concrète, via des retours d’expérience, comme par exemple « apprendre à dialoguer, à négocier » pour désamorcer une confrontation violente. Mais aussi un besoin de ressources pour mieux connaitre ses droits, savoir qui prévenir en cas d’arrestations arbitraires, etc.

  • Dans les rédactions

Parmi les formations citées, celle sur le cyber harcèlement à France Télévision, un module de premiers secours à France Médias Monde, un module de six jours pour les 126 correspondants de ce groupe présents en zone dangereuse, puis un appui à la décision à distance…

Au Progrès et au Bien Public, le sujet a été débattu en Commission santé, sécurité et conditions de travail (CSSCT), avec les organisations syndicales, afin d’établir des procédures. Des formations ont été menées sur la conduite à tenir en cas d’agression, sur la façon de vivre les violences verbales de façon plus distanciées, mais aussi sur la nécessaire prudence dans la gestion de ses réseaux sociaux. « Une des difficultés est externe : quand on porte plainte, le classement sans suite est systématique », dénonce Xavier Antoyé, rédacteur en chef. Un document a été conçu pour préparer les journalistes au dépôt de plainte, mais également où des stickers magnétiques sont mis à disposition pour cacher les logos sur les véhicules du journal, quand les journalistes se rendent sur certains terrains.

 

La démonstration d’un fossé profond entre journalistes et forces de l’ordre

« Certains confrères ont été directement chargés par les forces de l’ordre. Oui, plusieurs collègues ont été visés, je l’ai vécu (…) Comment on fait pour travailler si on est pris en étau entre les deux camps? Dans ces moments-là, très précis, ça fait peur, on n’était pas les bienvenus, on n’a pas l’impression d’être en démocratie…« , explique Estelle Henry.

Aline Leclerc insiste : « Au moins deux collègues du Monde se sont vus retirer leurs lunettes et leurs masques et nous n’avons jamais eu de réponse claire sur ce sujet par la préfecture… »

 

Egalement à revoir, la table ronde « Les dessinateurs de presse, hier et aujourd’hui : un métier à risque? »

 

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