Couvrir la guerre (2) : Prévenir et écouter les traumatismes  

Si se rendre sur une zone de conflit fait partie intégrante du métier de journaliste, les conséquences de l’exposition de ces reporters à des scènes de guerre et à des récits violents, comme actuellement avec la guerre en Ukraine, restent encore souvent un tabou. Au sein des rédactions   de France Télévisions et de Lagardère Média News notamment, la CFDT se mobilise pour obtenir un soutien psychologique en plus de la préparation à la sécurité physique, et les accompagner à leur retour. 

 

« Notre objectif est que les journalistes qui reviennent de zones de guerre puissent se sentir un peu mieux, qu’ils sachent qu’ils pourront être écoutés par un psychologue », indique Françoise Perrin-Houdon, la déléguée syndicale CFDT de Lagardère Média News, société qui détient Paris-Match et le JDD. En plus de la sécurité physique (voir encadré), la préoccupation de la santé mentale des journalistes couvrant des terrains difficiles est pleinement prise en compte depuis le début du conflit ukrainien. CFDT et CGT mettent régulièrement ces questions à l’ordre du jour des CSE, via notamment le CSSCT et la commission formation.

Il est ainsi désormais prévu que la direction confie à l’Institut d’accompagnement psychologique et de ressources (IAPR) – un organisme spécialisé dans le mieux-être au travail, la santé mentale et les risques psychosociaux – le suivi des reporters du JDD, Paris Match, ainsi que d’Europe 1 (membre aussi du groupe Lagardère). À leur retour, chacun d’eux recevra un appel d’un psychologue de cet organisme, qui pourra enclencher ou non le début d’un processus d’accompagnement.

Par ailleurs, il est prévu pour la phase en amont du départ une formation 6C (Commitment [engagement], Challenge, Contrôle, Cognition, Continuité, Communication)  sur les premiers secours psychologiques. Objectif : prévenir, anticiper les maux et aider à la libération de la parole.

Des freins demeurent

Chez France Télévisions, un processus similaire est mis en œuvre.  « L’entreprise fait de plus en plus d’efforts sur ces questions », reconnaît Yvonne Roehrig, déléguée syndicale centrale. Le groupe public partait de loin : « Nous avons eu des journalistes qui ont été pris en otages ou d’autres qui ont été tués. Pendant longtemps, rien n’a été fait pour celles et ceux qui avaient été exposés à ces traumatismes, se souvient. Ils étaient seuls et livrés à eux-mêmes.» 

Aujourd’hui on s’y assure davantage que les journalistes sont en bonne santé avant de partir, au vu des difficultés à se faire soigner sur place, et un roulement des équipes est organisé sur les zones de conflit, afin de limiter la durée d’exposition des équipes. Une nouvelle visite médicale a lieu au retour, et un appel systématique d’un psychologue, extérieur au groupe.

Mais ce n’est pas si simple. « Même avec des traumatismes en tête et des impacts sur leur vie privée, pour les journalistes, il est difficile de parler, ils ne le font pas forcément de façon volontariste ». En cause : « une défiance de la part des salariés ». « La démarche est vue comme quelque chose d’organisé par l’entreprise. Ils ont peur des conséquences que cela peut avoir sur leur évolution et sur la suite de leur carrière», analyse Yvonne Roehrig.

Normaliser ce sujet fait partie des défis à venir.

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Et la sécurité physique ?

Témoignage d’Eric Dessons, grand reporter au JDD et élu CSE CFDT chez Lagardère Média News

 

« Avant, les reporters de guerre partaient sans la moindre préparation, rappelle Éric Dessons, élu CSE CFDT chez Lagardère Média News et photojournaliste grand reporter sur de nombreux terrains de guerre. « Pendant les révolutions arabes, le photojournaliste français Lucas Dolega est mort à Tunis à côté de nous, en 2011, et nous les témoins n’avons eu aucun suivi. Quelques mois plus tard  Alavaro Canovas, photographe de Paris Match, a pris une balle dans la jambe en Lybie. Nous avons alors exercé une pression syndicale ».

Si une formation de cinq jours pour les journalistes partant sur un terrain de guerre existe dans l’entreprise depuis plusieurs années, elle vient d’être révisée à l’aune du conflit ukrainien et une nouvelle session se tiendra en octobre, obligatoire pour tous les journalistes de l’entreprise exerçant dans des zones à risques. Ils vont apprendre, en immersion, les bons réflexes, de la conduite en zone hostile aux soins de premiers secours en passant par la détection et prise en charge primaire d’une personne en souffrance psychique.

En plus, des formations plus légères d’une demi-journée sont co-animées par le service de médecine du travail et un ancien militaire : utilisation de la trousse de premiers secours, du gilet pare-balles, du casque, pose d’un garrot… Le matériel, lui, est en cours de renouvellement. « Il était vieillissant. Notamment à notre demande, et grâce à l’implication du responsable de la sécurité dans l’entreprise, la direction investit dans de nouveaux casques, plus légers, des gilets pare-balles ainsi que dans des traceurs, sortes de téléphones avec balise GPS et bouton d’alerte lié à une application, Crisis Messenger. Les trousses de secours ont aussi été mises à jour», indique Eric Dessons.

Un dossier qui n’est pas clos : il regrette que les journalistes ne partent pas toujours avec aussi un équipement pour leur fixeur. Et il annonce un travail de concertation mené avec la direction et un fournisseur pour des sacs plus ergonomiques, adaptés à ce matériel.

 

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