Les résultats de notre enquête sur l’IA dans les rédactions !

Durant le mois de mars 2025, nous avons sondé les journalistes sur leur usage de l’IA et leur regard sur ce déploiement. Plus de 200 personnes y ont répondu. Voici votre analyse. Ces éléments vont contribuer à aider CFDT-Journalistes à bâtir son action d’accompagnement des sections syndicales.

L’IA et les journalistes : « je t’aime, moi non plus » ?

C’est assez paradoxal : si les journalistes disent se méfier de l’intelligence artificielle, ils sont assez nombreux à l’utiliser quand même peu ou prou. Parfois en douce, au nez et à la barbe de leurs employeurs, mais pas seulement. État des lieux.

Lors d’un sondage en ligne de fin janvier à fin février, CFDT-Journalistes a cherché à se faire une idée de la façon dont l’IA est déjà réellement implantée dans les rédactions de presse écrite et audiovisuelle, et de la façon dont elle est vécue par les salariés. Nos questions portaient sur les pratiques, les attentes, les craintes, la déontologie, la formation, mais aussi sur l’usage “privé” de l’IA. 

Avec 183 répondants, nous ne dirons pas que notre panel est représentatif de la profession, mais il donne une tendance. Côté presse écrite, ils étaient 28,7 % de presse spécialisée, 27 % de presse magazine, 23 % de PQN et 15,6 % de PQR. Côté audiovisuel, ils étaient 31 % de la télévision publique, 24 % de la télévision privée, 24 % de la radio publique et 20 % de radios privées. En ce qui concerne les journalistes spécialisés du web, très majoritairement, nos répondants travaillent pour des déclinaisons numériques de titres de presse.

Notre but n’est pas de dresser une sociologie de l’utilisateur ou du « refuznik » de l’IA, mais bien de cerner les attentes et besoins de ceux qui nous sont proches, afin d’aider à notre compréhension du sujet et à l’élaboration d’un revendicatif en fonction des attentes des salariés.

Des pratiques déjà diverses

Si 25,57 % de nos répondants déclarent n’avoir jamais utilisé l’IA, pour 18,26 % qui déclarent l’utiliser « très peu », ils sont aussi 23,74 % à l’utiliser « parfois » et 13,24 % à l’utiliser « régulièrement » au travail. Et si l’IA semble être rentrée dans nos pratiques professionnelles, elle est aussi utilisée par 15,07 % des répondants dans leur vie privée. Ce n’est donc plus vraiment une « terra incognita ».

À une très large majorité, cette IA est utilisée pour des textes, et de façon marginale en photo et vidéo. La plupart de ses utilisateurs passent par un compte gratuit privé ou un compte gratuit professionnel.

Si l’IA a fait son entrée dans les rédactions, elle n’y est pas « sanctifiée » non plus. Dans la plupart des cas, son usage fait l’objet d’une réflexion « encore en cours » (41,40 % des réponses), alors qu’il fait l’objet d’une charte dans 21,50 % des cas et d’un accord dans 2,15 % des cas seulement. On s’étonnera (mais pas trop) que 19,35 % des répondants déclarent un usage à la « vas-y comme je te pousse », sans charte ni accord, et que dans 15,59 % des cas, on n’en parle pas du tout.

Des craintes et des attentes

Quand une charte a été signée, dans la plupart des cas, l’entreprise a communiqué sur cette pratique et les représentants du personnel ont été associés à sa mise en place. Ce qui est plutôt rassurant. Mais certains vont plus vite que la musique en reconnaissant qu’en l’absence d’accord,  ou charte dans l’entreprise, ils utilisent parfois (52,42 %) ou régulièrement (21,77 %) l’IA. Toujours selon nos répondants, les patrons ne poussent pas à son utilisation dans 43,42 % des cas. Mais 27,50% poussent « un peu », et 19,08% « beaucoup ».

L’agilité devant l’outil pose aussi question. Si 11,93 % de nos répondants se sentent parfaitement à l’aise avec l’IA, ils sont une majorité à se sentir « moyennement » (38,64 %) ou « un peu » (15,90 %) en phase avec l’outil, 33,52 % ne s’y sentant pas à l’aise du tout. Près de la moitié de nos répondants seraient d’ailleurs demandeurs de formation sur le sujet, principalement dans le cadre du plan de formation de l’entreprise « car cela les intéresse vraiment », tandis que 40,11 % le souhaitent « pour ne pas se sentir dépassés ». Seuls 12,20 % se disent totalement désintéressés par le sujet.

Au final, personne n’est dupe des risques que pourrait faire porter l’IA pour l’emploi, la créativité, la connaissance, la qualité de l’information et la société en général, mais vu qu’elle est là, il faut faire avec…


Une réflexion encore nécessaire

L’IA est-elle utile au travail des journalistes et va-t-elle apporter un « plus » aux salariés, aux journaux, aux émissions ? À cette question, la plupart de nos répondants (75,86 %) ont estimé que « oui, mais sous certaines conditions précisément encadrées », contre 7,47 % de oui sans réserve et 16,67 % de non clairement exprimés. Du coup, qu’attendent-ils de CFDT-Journalistes ? D’abord une réflexion sur les bonnes pratiques, puis une aide à la compréhension du sujet avec un prisme syndical, un appui documentaire et technique, et un accompagnement pour les représentants du personnel. Ils ne sont finalement que quelques-uns à réclamer « une opposition farouche à son déploiement dans les rédactions ».


C’est vous qui le dites…

« Je me sers de ChatGPT pour trouver des intertitres quand je manque d’inspiration, et surtout il est très bon correcteur. Je lui demande s’il voit des fautes, des redondances ou des répétitions. Et je le fais couper quand j’écris trop long. »

« Il est important de tracer une ligne entre l’IA comme outil pour traiter certaines informations (datas, etc.), comme aide à certaines tâches (traduction, mise en forme, proposition de chapôs, etc.) et comme moyen de production de contenu en tant que tel (textes, images, sons…). Le premier usage ne me pose pas de problème et peut même permettre d’analyser des choses qu’on ne pouvait pas faire avant ; le second me semble utile à condition d’être précisément encadré, d’être toujours suivi d’une validation humaine et de former les journalistes (SR notamment) à s’en servir. »

« Cet outil me fait extrêmement peur. Nous sommes en train de jouer aux apprentis sorciers avec un truc qui peut, à tout moment, nous échapper totalement. »

« Je refuse de m’en servir pour générer des illustrations pour nos articles. Je préfère continuer à faire vivre des illustrateurs humains. »

« J’ai peur que cela accélère encore plus le rythme, les exigences, avec une dévalorisation du travail qui prend du temps, qui sera forcément mis en balance à des fins économiques. »

« L’IA représente à mes yeux une vraie menace. Dans l’uniformisation des contenus (et donc de la pensée), dans son l’emploi au sein des rédactions qui sont plus orientées quanti que quali, dans l’approfondissement d’un appauvrissement intellectuel généralisé. »


Ce texte est également publié en pages 10 et 11 de notre magazine Profession Journaliste d’avril 2025 :

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