Documenter les atteintes à la liberté d’informer

Ce n’est que la face émergée de l’immense iceberg des attaques contre l’information. Néanmoins, le rapport inédit de l’Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse (Ofalp) a le grand mérite de mettre en lumière une tendance inquiétante et l’émergence de nouvelles formes de menaces. « Les données portent sur l’année 2024 car pour cette première édition nous avons voulu bien faire les choses, de manière robuste et collective, explique Lucile Berland, coprésidente de l’association. Les prochains rapports paraîtront plus rapidement. » Ainsi, dans cette compilation originale de faits, parue en février, les bénévoles de l’association ont recensé 91 atteintes à la liberté de la presse dans 19 catégories sur les 130 cas étudiés. « Il faut vraiment arrêter de banaliser ce qui arrive aux journalistes, estime Élise Descamps, secrétaire générale de la CFDT-journaliste. Ce travail de reporting des cas est vraiment intéressant car en catégorisant les différents types d’entrave, on montre bien quelles sont les principales menaces qui peuvent réduire notre liberté. »

Cinq types d’atteintes

Intimidations, injures, diffamations et harcèlements représentent la catégorie d’atteintes la plus répandue avec 26 cas répertoriés. Dans le même ordre idée, les harcèlements en ligne (14 cas) viennent tout de suite derrière. Le troisième type d’atteinte le plus répandu et probablement le plus nouveau est constitué par les restrictions d’accès à un lieu ou un événement d’intérêt public (11 cas).

Ainsi, au moins 20 journalistes de France Télévisions ont été empêchés d’évoluer librement sur le terrain lors des couvertures des mobilisations autour du projet de l’autoroute A69. À surveiller à l’approche de la prochaine campagne présidentielle : les accès aux politiques. En 2024, deux journalistes de Mediapart se sont vu refuser l’accès à une réunion publique du RN et une équipe de l’émission Quotidien (TMC/TF1) a été refoulée des vœux à la presse de Jordan Bardella. Le parti d’extrême droite concentrait plus de la moitié de ce type d’atteintes en 2024. Et de manière générale, la politique représente un quart des atteintes, suivie par la couverture des mouvements sociaux, la justice et les faits divers et enfin l’agriculture et l’environnement. L’État et ses représentants, y compris le pouvoir exécutif, comptent pour les deux tiers des entraves relevant du travail de collecte de l’information. Certes, les refus de communiquer un document malgré un avis favorable de la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada) n’ont été remontés qu’une seule fois en 2024. Mais selon la rapporteure générale de la commission, 30 % des avis positifs ne sont pas suivis d’effets. Ce type d’atteinte est donc particulièrement peu signalée par la profession.

Une collecte à étoffer

Comment justement ces histoires sont-elles remontées à l’Ofalp ? Une veille est réalisée par les membres de l’association qui scrutent la presse et les réseaux sociaux. Des signalements peuvent aussi être faits par des adhérents, des organisations partenaires ainsi que des journalistes concernés via la plateforme en ligne de l’Observatoire. Un numéro est attribué à chaque signalement pour pouvoir traiter le dossier anonymement si besoin. Chaque cas est ensuite vérifié et documenté par un journaliste membre de l’Ofalp qui prend contact avec la victime afin de recueillir son témoignage et de collecter des preuves. L’enquêteur peut aussi appeler des témoins voire l’auteur de l’atteinte, en veillant à ne pas mettre en difficulté le journaliste ciblé. Enfin, pour les cas complexes, un comité de validation examine les dossiers pour décider de les recenser ou non comme une atteinte.

Un travail qui a particulièrement intéressé Manuela Bermudez qui y représente la CFDT-journalistes. « Les réunions de comité nous obligent parfois à penser un peu contre nous-mêmes et à ne pas crier au loup trop vite, résume la journaliste de RFI. En ce sens, la méthodologie de l’Ofalp est assez imparable. Il y a eu plusieurs cas que nous avons discutés ensemble en nous posant les questions fondamentales pour statuer sur leur qualification d’atteinte à la liberté de la presse. » Une démarche prudente qui rend la qualification des atteintes épinglée d’autant plus inattaquable. « La liberté de la presse est un champ qui est à la croisée de plein d’autres, dont la liberté d’expression, abonde Cécile Dolman, coprésidente de l’Ofalp. Par exemple, si on dénigre publiquement le travail d’un journaliste, est-ce une atteinte à la liberté de la presse ou simplement l’usage de sa liberté d’expression ? D’où l’importance de catégoriser les atteintes et de suivre un processus délibératif collégial. »

Et quand il n’est pas possible de trancher de manière consensuelle, l’Ofalp range les cas dans ses « points de vigilance » afin de pouvoir « continuer à observer certains phénomènes », ajoute Cécile Dolman, en citant par exemple les fermetures de comptes de journalistes sur les réseaux sociaux à l’initiative des Gafam. ●Véronique Hunsinger

Comment soutenir le travail l’Ofalp ?

Adhérer. Quiconque peut adhérer à l’Ofalp, moyennant une cotisation entre 5 et 10 euros, selon sa situation financière. Une adhésion qui peut être complétée par un don défiscalisé d’un montant libre. CFDT-journalistes a également décidé de soutenir financièrement l’association. Après avoir signé la charte de valeur et le règlement intérieur de l’association, l’adhérent est automatiquement intégré à l’un des trois collèges (journaliste, citoyen, personne morale).

Prêter main-forte à l’association, de manière ponctuelle ou continue, en rejoignant un des groupes de travail (recensement des atteintes, rédaction du rapport annuel, communication, etc.). Les adhérents CFDT souhaitant aider peuvent se manifester à contact@cfdt-journalistes.fr.

Signaler des atteintes. Adhérent ou pas de l’Ofalp, tout un chacun peut signaler ce qu’il estime être une atteinte à la liberté de la presse, qu’il en ait été victime ou témoin, en écrivant à contact@ofalp.org.

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