Hécatombe dans la presse

Combien de salariés des médias en moins comptera-t-on à la fin de cette année ? Au rythme où vont les plans de sauvegarde de l’emploi (PSE), plans de départs volontaires (PDV) et autres ruptures conventionnelles collectives (RCC) et clauses de cession, c’est une véritable hécatombe qui s’opère en 2026. La presse régionale, en proie à de fortes pertes financières, prend particulièrement cher, avec parfois un air de douloureuse redite. Ainsi dans le groupe Centre France, c’est le sixième plan de suppressions d’emplois en douze ans ! 152 postes en moins, soit 10 % des 1 600 salariés, en jouant sur plusieurs tableaux : des PSE (65 à La Montagne dont 22 journalistes, 13 au Populaire du Centre dont sept journalistes, 13 à La République du Centre, 17 à L’Yonne républicaine dont trois journalistes), et des licenciements économiques là où ils n’atteignent pas 10 postes (6 à L’Écho républicain, 8 au Berry républicain dont 5 journalistes, 7 au Journal du Centre dont trois journalistes). Certaines agences vont fermer, et certains services si nécessaires à l’équilibre économique vont également être dégarnis (Centre-France Evènements, Centre-France Publicité et Centre-France Portage). Chez EBRA (Est Républicain, DNA, Dauphiné Libéré, etc.), même logique : chaque titre devra contribuer à l’effort pour un total de près de 400 suppressions de postes annoncées fin juin, soit 15 % des effectifs, sous la forme de PDV. Les rédactions sont impactées, mais aussi les imprimeries, les personnels d’accueil, d’entretien…

À La Provence, un plan de départs de 20 à 30 salariés a été annoncé en juillet. Ouest-France semble encore tenir sans licenciement, mais non sans sacrifices : 15 millions d’euros d’économie sont attendus… et de nombreux pigistes ont vu leurs commandes chuter.

Côté presse magazine, Prisma Media est le gros coup de massue de l’année, avec un PSE sacrifiant 240 postes (dont 40% de journalistes), soit 40 % de ses effectifs, mû non pas par des difficultés actuelles mais des courbes tracées sur les prochaines années. Conséquences : arrêt de plusieurs magazines, la centaine de pigistes sur le carreau… Mais des plans sont également en cours chez Bayard (59 suppressions de postes), Milan (29), CMI Publishing (90), Unique Heritage Media (35), Malesherbes Publications (12), avec notamment un passage de l’hebdo au quinzomadaire pour La Vie…

IA à tout va

En presse quotidienne, Les Échos-Le Parisien subit aussi un énième PSE (61 suppressions de postes non journalistes (diffusion, régie, compta, juridique, RH), en plus des 29 de journalistes au Parisien en 2025 (et 9 dans les services support), via la GEPP. Dans l’agence de presse Plurimédia, en Alsace, sur les huit suppressions de postes, on compte quatre des neuf journalistes. La mauvaise santé économique n’explique pas tout. Chez Infopro Digital, la suppression de 19 postes de SR pour les remplacer par l’IA a été annoncée alors que les résultats sont exceptionnels.

On peut aussi se questionner sur certains « sauvetages » validés par les tribunaux de commerce : Le Journal des Entreprises a été repris en juillet par Overlord, mais sans journalistes (l’IA prendra le relais !), en ne gardant que les dix commerciaux, sur les 52 postes permanents, et en réservant un sort plus qu’inquiétant aux pigistes.

Impact des clauses

Quant aux clauses de cession, conséquence des nombreux rachats récents, elles contribuent aussi à vider les rédactions, parfois des journalistes les plus combatifs (ainsi que des syndicalistes). Ainsi, racheté en juin par le groupe Ficade, le groupe Profession santé (Le Quotidien du médecin, Le Quotidien du pharmacien, Infirmiers.com) a conduit les trois quarts de la rédaction à faire valoir la clause de cession, sans remplacements prévus. Chez Croque Futur (Challenges, Sciences et Avenir et La Recherche), 62 journalistes ont pris la clause, sur 130 salariés (lire page 19).

Le paysage de l’audiovisuel hélas n’est pas non plus réjouissant, notamment avec l’annonce de la vente de toutes les BFM locales (150 emplois en péril), ou encore le plan d’économies chez France Télévisions.

Impossible de dresser un panorama exhaustif et de dénombrer toutes les suppressions de postes, mais d’après un décompte intersyndical, début août le cumul dépassait 1500, journalistes et non journalistes, depuis début 2026. Et il faudrait y ajouter la fonte partout des budgets de piges, et la contraction des effectifs à bas bruit, avec les départs en retraite non remplacés. Ainsi chez Reworld, la forte vague de départs à la retraite prévue dans les deux ans ne sera pas compensée par des recrutements, alors que les rédactions sont déjà à l’os, et que l’externalisation des rédactions à des agences de communication et des prestataires payés sur facture se poursuit, de même que le recours désormais massif, là aussi, à l’IA.

Une IA générative qui suscite, c’est certain, angoisse et colère d’une grande partie de la profession.

Laurent Villette et Élise Descamps

À la tribune, CFDT-Journalistes a alerté sur la nécessité de rester combatifs à l’aube d’une présidentielle à haut risque, et réclamé un plan de soutien à la presse et une loi anti-concentrations.

« Pas de fachos dans nos journaux, pas d’IA dans nos médias », ont scandé les manifestants

Le regard de… Diane Segura – Déléguée syndicale CFDT à Prisma Media

« La direction ne s’est pas posé la question de la chaîne de production et de l’organisation du travail après avoir supprimé quasiment un poste sur deux et des services entiers, comme celui, absolument essentiel, de la fabrication. Je travaille au service abonnements, mais comment continuer à vendre Géo avec 20 pages en moins ? Comment faire accepter aux lecteurs des magazines bourrés d’IA ? »

Le regard de… Jean-Marie Charon – Sociologue des médias

« Ces plans arrivent pour beaucoup après des années à essayer de maintenir le plus longtemps possible, face à l’effet ciseau du recul des ventes aux lecteurs et aux annonceurs, et après avoir déjà dégraissé sur d’autres postes, comme l’immobilier (de nombreux titres ont vendu leurs biens). L’année 2026 est noire mais il ne faut pas oublier les licenciements des années précédentes, comme à Sud-Ouest, au Courrier Picard, à La Voix du Nord, à La Provence, au Parisien, à 20 Minutes… »

Le regard de… Swan Prin – Secrétaire général adjoint du SNME-CFDT

« À la crise réelle de la presse s’ajoute une course à la concentration à l’aube des élections de 2027, parfois sans logique industrielle. Bolloré dégraisse, détricote, pour finir avec des entreprises qui ne peuvent pas tenir debout, à l’issue de PSE totalement incohérents. Chez Bernard Arnault, c’est en apparence plus réfléchi, mais parmi les titres récemment acquis tous ne font pas l’objet d’investissements suffisants ce qui interroge sur l’existence d’une stratégie de développement et de l’intérêt réel que le groupe LVMH accorde à ces derniers. »

Recueilli par É.D.

Les mauvais chiffres de la presse en région

En 2025, la diffusion de la presse quotidienne régionale et départementale a continué de baisser en moyenne de 3.3 %. Pondérée par une hausse de 14.3% des audiences web, elle cache en fait une baisse de 7.3 % des ventes «papier», le plus souvent par abonnement, bien plus rémunératrices. Pire, entre 2015 et 2024, les ventes papier ont baissé de 50 %, tandis que la pub locale, elle aussi captée par les Gafam, s’effondre. L’augmentation conséquente des tarifs postaux pour l’acheminement de la presse ne va rien arranger. Question emploi, avant même l’année noire de 2026, entre 2018 et 2024, les catégories ouvriers, employés et professions intermédiaires avaient déjà particulièrement fondu (respectivement – 41,5 %, – 32,1 % et – 25,1 %), tandis que le recul était de 8 % chez les cadres et de 2.7 % pour les journalistes. Désormais, la presse régionale compte moins de 5000 journalistes, hors pigistes.

L. V.

Une manifestation historique

Le 18 juin, nous étions près d’un millier de professionnels des médias – journalistes et non journalistes – à marcher de la place de la Bourse (siège de l’AFP) au ministère de la Culture, derrière une large banderole « Travailleurs des médias et citoyens, défendons l’information, notre bien commun, au service de la démocratie ». Un succès dépassant toutes les prédictions, et sans précédent, de mémoire de syndicalistes. L’appel avait été lancé par sept organisations syndicales de l’ensemble des métiers du secteur (SNJ-Solidaires, SNJ-CGT, Filpac-CGT, CFDT-Journalistes, SGJ-FO, SNPEP-FO), et avec le soutien de dizaines d’associations de journalistes, de défense de l’information et des droits humains, face à l’hécatombe sociale en cours, l’arrivée brutale de l’IA, la concentration…. À l’heure où nous bouclions ces pages, la poursuite de cette mobilisation était encore en cours de définition. Suivez-nous pour savoir ce qui se passera à l’automne !

É.D.

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