L’avis de l’experte : « Il y a des similitudes entre le monde du soin et celui du journalisme »

Olivia Hicks est médecin du travail. Elle est salariée de l’Agence France Presse depuis 11 ans. Elle a largement contribué à la prise de conscience du risque de stress post-traumatique chez les journalistes.

Lorsque vous avez découvert le secteur des médias en arrivant à l’AFP, qu’est-ce qui vous a frappé ?

Avant de prendre mon poste à l’AFP, j’ai exercé pendant 13 ans aux Hôpitaux de Saint-Maurice (HNSM). Les similitudes entre le monde du soin et celui du journalisme m’ont frappée. Dans les deux cas, le sur-engagement professionnel est fréquent, la « passion » est évoquée. Et puis, quand on travaille dans l’actu chaude, il faut être capable de supporter un fort niveau d’imprévisibilité dans le travail, sans savoir à quelle heure on va pouvoir rentrer chez soi – comme chez les soignants. Le niveau de stress des salariés m’a étonnée. Un terreau pour les burn-out.

Quelles sont, pour vous, les spécificités du métier de journaliste en matière de santé, et plus particulièrement, de santé mentale ?

Chaque année, j’assure 650 rendez-vous de suivi et 200 visites périodiques obligatoires. J’ai donc forcément un biais : je vois trois fois plus les salariés qui vont mal que les autres. En 2025, j’ai orienté 70 personnes vers une consultation psy, dont la moitié pour des raisons liées au travail. Être agencier sur l’actu chaude ou rédacteur dans un mensuel, c’est différent. Il n’y a pas un tableau clinique typique. Tous ont en commun une forte intensité de travail, une pression temporelle, un surinvestissement. S’y ajoute, pour les pigistes en particulier, une anxiété liée à une forme de précarité. Et de manière générale, beaucoup évoquent la perte de sens du métier. Face à la violence du monde, au réchauffement climatique, à l’impression que tout le monde se fiche d’avoir de l’info vraie, juste et fiable, face à l’arrivée de l’Intelligence artificielle. Pour la santé mentale, en tout cas, trouver et maintenir un sens à ce qu’on fait est essentiel. Le sociologue Jean-Marie Charon l’a documenté : beaucoup changent d’orientation pour retrouver du sens – je le constate aussi. Une fois encore, j’y vois une proximité avec le monde du soin : la durée dans le métier d’infirmière est de 7 ans.

Depuis près de dix ans, vous cherchez à sensibiliser la profession au stress post-traumatique. Il n’y a pas que les reporters de guerre qui peuvent subir des épisodes de stress post-traumatiques, mais ceux qui couvrent les faits divers, les manifestations violentes, les féminicides, les procès… Là encore, je fais un parallèle avec les soignants, exposés à la mort, à la maladie. La PQR est très exposée. Les jeunes journalistes couvrent les accidents de la route, voient leurs premiers morts… Ces expositions sont souvent négligées, rarement identifiées, anticipées, accompagnées. J’ai commencé à travailler sur le stress post-traumatique peu après mon arrivée à l’AFP. Il me semblait impératif de sortir du tabou. La journaliste Mie Kohiyama et le photojournaliste Patrick Baz ont accepté de témoigner (https://making-of.afp.com/liberer-la-parole). Depuis, l’AFP m’a demandé de préparer les journalistes en vue du procès des attentats du 13 novembre 2015, puis celui des viols de Mazan. Je compare cela à de la matière chimique toxique : on s’en protège, on se nettoie… il y a des outils pour cela.

Face à un ou une collègue qui va mal, que peut-on faire ?

Repérer les signaux d’une santé mentale défaillante s’apprend. La formation est essentielle et devrait faire partie du parcours des managers. Tout changement de comportement doit alerter : devenir extraverti alors qu’on était introverti et vice-versa, être surinvesti, manger trop, manger mal, boire, ne pas déconnecter… L’entourage ne doit pas se défausser en disant : « c’est sa vie privée ». Le suicide aussi se prévient. Il ne faut pas avoir peur de poser des questions, avec sincérité : « Je m’inquiète, ça n’a pas l’air d’aller… » Mentionnons enfin l’effet Papageno, le pendant de l’effet Werther : la façon dont on relaie les cas de suicides dans la presse peut augmenter ou diminuer le risque d’entraînement. Bon à savoir, pour des journalistes ! ●

Propos recueillis par Anne Bideault

Aller plus loin

Sur la chaîne YouTube « AFP communication », la vidéo « Stress, danger, trauma : les risques psychologiques derrière le métier de journaliste »

Papageno, programme de prévention des suicides : https://papageno-suicide.com

Mais aussi https://www.psycom.org/sinformer/nos-supports-dinformation/journalistes-pour-informer-sans-stigmatiser

Les actualités

  • Mobilisation le 28 juin pour la défense de l’audiovisuel public

    A l’appel de l’intersyndicale CFDT, CGT, FO et SNJ, l’ensemble des salariés de l’audiovisuel public sont invités à cesser le travail à partir du 28 juin 2022 à minuit pour de 24 heures afin de « sauver l’audiovisuel public ». La suppression de la redevance, « seul mode de financement pérenne garantissant l’indépendance de l’audiovisuel public » selon les…

  • Jusqu’au 15 juillet, pigistes et CDD ayant subi la crise en 2021 doivent demander l’aide sociale !

    Le 16 mai a ouvert la plateforme en ligne du ministère de la Culture dédiée à recueillir jusqu’au 15 juillet les dossiers de demande d’aide sociale des pigistes ET journalistes en CDD ayant subi des baisses de revenus entre 2019 (année de référence avant Covid) et 2021 (année Covid). L’année 2020, elle, a déjà été…

  • Droits voisins : l’intersyndicale (CFDT, CGT, FO, SNJ) des journalistes demande l’ouverture de négociations de branche

    L’intersyndicale (CFDT, CGT, FO, SNJ) des journalistes vient de faire parvenir un courrier aux organisations patronales pour leur demander d’ouvrir des négociations de branche sur les droits voisins. Au-delà des négociations d’entreprises, il nous semble en effet indispensable de fixer un cadre au niveau des branches afin de permettre à l’ensemble des journalistes de percevoir…

  • REPLAY des Assises – Précarité, reconnaissance, sécurité… : écoutez nos positions !

    Revivez les Assises du journalismes, qui ont eu lieu du 9 au 13 mai à Tours, sous les lunettes CFDT 😉 !   Le 12 mai la CFDT-Journalistes intervenait lors de la table-ronde « les organisations professionnelles interpellent les politiques », pile entre les présidentielles et les législatives. Un plan de lutte contre la précarité @LesAssises La…

  • La CFDT partenaire des 48h de la pige les 16 et 17 juin à Nantes

    Depuis 2011, l’association Profession : Pigiste permet aux journalistes pigistes de toute la France de se retrouver, d’échanger et de partager leurs expériences lors d’une événement de deux jours dans une ville de France : les 48h de la pige. Cette année rendez-vous  les jeudi 16 et vendredi 17 juin à Nantes pour la 11e édition !  Le…