Territoires ruraux : angle mort médiatique

Anne Bideault

J’écris cet article depuis mon idyllique bureau aux fenêtres entourées d’une glycine odorante, qui fait rêver tous mes confrères parisiens. J’écris cet article depuis mon petit bourg des Monts du Lyonnais, délaissé par la PHR depuis le 1er décembre dernier : à cette date, le groupe Centre France a décidé de fermer l’édition Entre Loire et Rhône de l’hebdomadaire Le Pays Roannais, qui couvrait ma commune et bien d’autres. À trois mois des élections municipales, la décision a été un choc pour la démocratie locale. Pour s’informer, il nous est resté la page que le quotidien Le Progrès (groupe Ebra) consacre aux environs. C’est peu. L’application Panneau Pocket, nourrie par les mairies, fournit une sorte d’agenda institutionnel de type bulletin municipal, sans recul critique. Sinon, il reste les réseaux sociaux. À vingt-cinq kilomètres de Lyon seulement, les lieux de ma vie quotidienne échappent en grande partie aux médias, y compris locaux.

Comme moi, un tiers des Français vit aujourd’hui à la campagne. Pourtant, pour une grande partie de la production médiatique nationale, ce territoire reste une « terra incognita » ou, pire, un espace de projections déformées. La majeure partie des journalistes habitent dans les métropoles, les rédactions – même de PQR – y sont implantées, et cette distance géographique induit ce que la journaliste Emma Conquet dénonce sous le terme d’« Urban Gaze » : un regard surplombant qui impose une représentation des campagnes soit misérabiliste, soit fantasmée, soit folkloriste, soit passéiste. Comme le souligne le sociologue Benoît Coquard, ce regard homogénéise des populations aux réalités pourtant extrêmement diverses. On y plaque des clichés — l’agriculteur, le chasseur, le conservateur — alors que les chiffres bousculent ces évidences : les agriculteurs ne représentent plus que 6 % des actifs en zone rurale et la pratique de la chasse y est minoritaire.

Des territoires sans témoins ?

L’enjeu n’est pas seulement esthétique ou éditorial, il est social. Peut-on éviter que se créent, comme c’est en train de se produire chez moi, des déserts informationnels ? La question se pose avec une acuité brûlante alors que la PQR, pilier historique du lien local, traverse une crise sans précédent. De Sud Ouest à Ouest-France, en passant par les groupes Ebra et Centre-France, les plans sociaux s’enchaînent. Martine Pesez, élue CFDT au Berry Républicain (groupe Centre-France), témoigne d’injonctions contradictoires : il est demandé aux équipes de faire “plus de proximité” et donc plus de terrain, tout en réduisant les effectifs. Aujourd’hui, alors que le département du Cher compte 286 communes, seuls 36 journalistes et 50 correspondants locaux en couvrent l’actu, et un plan de licenciement est prévu : « Peu à peu, déplore la journaliste, on perd le lien avec les associations, avec les communes : à force de ne pas nous voir, ils ne nous relaient plus les infos, c’est un cercle vicieux. » Pas étonnant que durant la campagne des municipales, des élus aient déploré : « ça faisait bien cinq ans que je n’avais pas vu de journaliste sur ma commune ».

Le Conseil national des Correspondants locaux de presse (CNCLP) souligne que 70 % de l’info locale est apportée par les quelques 25000 correspondants locaux de la PQR, contributeurs précaires qui, rappelons-le, ne sont pas reconnus comme journalistes : le Berry Républicain, comme d’autres titres, peine à renouveler son vivier de CLP. « On leur demande beaucoup en leur offrant très peu, résume Martine Pesez : leurs frais d’essence ne sont même plus remboursés, par exemple. »

Lorsque la presse locale se désengage, faute de moyens ou par concentration excessive, l’information de proximité s’étiole. Depuis 2000, le chiffre d’affaires de la presse écrite a fondu de 40 %. Ce vide profite aux réseaux sociaux : « Quand l’info disparaît, il reste la rumeur », comme le notent les auteurs du rapport Vers des déserts médiatiques en France. La démocratie peut-elle survivre sans médias ?. Pour s’informer sur ce qui se passe aux alentours, Facebook et Instagram ont pris la place du canard local.

Le prix de l’invisibilisation

Pour nous, journalistes, ce recul est une menace pour la fonction sociale de notre métier. Les enquêtes récentes montrent un lien clair : plus un territoire dispose de médias actifs, plus la participation électorale, l’engagement citoyen et la cohésion sociale sont élevées. À l’inverse, l’invisibilisation médiatique nourrit un profond ressentiment. Or 83 % des ruraux estiment que les médias et les politiques imposent une vision caricaturale de leur mode de vie depuis la ville. Certes, ce constat n’est pas nouveau : il avait déjà poussé les journalistes Sylvie Le Calvez et Claire Lelièvre à fonder, en 1993, la société de presse L’Acteur rural, pour publier Village, un magazine national dont la vocation est de montrer que la campagne est « aussi lieu de création, d’innovation, laboratoire où se construit l’avenir autrement ». Mais depuis, le recul des services de l’état (santé, transports, justice…) a accentué un sentiment de relégation, qui, couplé au délaissement médiatique, est un moteur direct du vote pour le Rassemblement National. Car finalement, qu’est-ce qu’un territoire rural ? Pour Élodie Louchez (voir ci-après), « Les ruralités sont un espace, des lieux, qui échappent au regard des villes où sont prises les décisions. » Un enjeu politique, donc.

Une couverture médiatique à réinventer

Face à ce constat, des initiatives voient le jour pour réinventer une couverture médiatique digne de ce nom. À l’échelle nationale, la création d’une rubrique « Ruralités » dans Le Monde est emblématique, même si elle reste limitée à un certain lectorat. Des collectifs de pigistes installés à la campagne – citons Champs libres, dans le Sud-Ouest, ou Relief, en Rhône-Alpes – s’échinent à attirer l’attention des rédactions nationales sur les enjeux des territoires ruraux. Localement, de nouvelles initiatives voient le jour pour sauver cette information d’intérêt général. Ainsi dans le Grand Ouest, après une campagne de financement participatif, le média numérique Rural s’est lancé en mars 2026 avec une ambition claire : « Observer le monde depuis là où nous sommes » – à savoir la Manche, toute la Bretagne, le pays nantais, le Maine-et-Loire et la Touraine. Porté par sept journalistes y résidant, ce projet dirigé par Élodie Louchez refuse de raconter la campagne uniquement sous l’angle du « produire » ou du « subir ». Le projet se veut politique et citoyen. Chaque mois, un thème sera abordé et illustrera une question récurrente : « Comment font les gens qui vivent à la campagne pour pallier les manques étatiques, comment ils se regroupent pour échapper aux contradictions métropolitaines. »

Pour enthousiasmants qu’ils soient, ces élans ne sont pas encore en mesure de jouer le rôle démocratique endossé par la PQR/PHR, forte de son réseau d’agences et de correspondants locaux, par l’audiovisuel public (France 3 Régions et le réseau des radios locales “Ici” (ex-France Bleu)), ni même par les radios associatives, dont les financements diminuent. L’idée de créer un statut de « société de média à but non lucratif » développée il y a plus de dix ans par l’économiste Julia Cagé pour permettre de sortir l’information des lois du marché et de la toute-puissance des actionnaires, garde toute sa pertinence. En attendant, à nous d’affûter notre approche journalistique pour contourner Jean-Pierre Pernaut, le clocher, le tracteur, la verte prairie, et raconter enfin que ces territoires sont aussi des lieux d’initiatives, de vitalité démocratique, de résilience, voire un contre-modèle au mode de vie contemporain et urbain, hyper pressé, hyper consommateur. ●

3e édition du prix Médias et ruralités

Depuis 2024 l’association le Parlement rural français, qui fédère des élus de territoires ruraux, et des associations qui y sont actives (MFR, Bistrot de Pays, confédération nationale des foyers ruraux, AMRF etc.) décerne le prix « Médias et ruralités ». Huit catégories sont proposées : presse mag, radio, photo, TV, publications web, PQRD, PQN, PHR. Jean-Yves Vif, ancien rédacteur en chef de La Montagne, coordonne ce prix. « La presse passe un tas de regards et d’initiatives sous silence. Et les acteurs de terrain ont parfois tendance à considérer les journalistes comme des communicants. D’où ce désir de créer un moment de rencontre entre journalistes, médias et acteurs des ruralités, pour que chacun connaisse et respecte les réalités des autres. » Parmi les lauréats 2025, des médias parfois très locaux, comme la radio associative “Fréquence Luz”, avec un sujet sur les petits abattoirs, ou le Journal du Médoc, pour un article sensible sur les commerces multiservices. Troisième édition à venir cet automne.
http://www.prix-medias-et-ruralites.fr

RSF et l’info locale

En mars 2026, au moment des élections municipales, RSF a publié un rapport intitulé « France, l’information locale en première ligne ». 32 pages d’enquête sur la presse locale, son importance pour la vitalité du débat démocratique, et les difficultés qu’elle affronte en ce moment. Retrouvez-le sur le site de RSF https://urls.fr/SwsWAM

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