Challenges, Sciences et Avenir, La Recherche : un rachat de tous les dangers

Pour quelles raisons LVMH a-t-il racheté Croque Futur ?

Les représentants de LVMH ne nous l’ont jamais expliqué, et n’ont jamais présenté leur projet pour nos titres. Croque Futur perdait plusieurs millions d’euros par an ces dernières années, toujours renfloués par son propriétaire fortuné Claude Perdriel (lire ci-contre). Quand il a décidé de vendre, en raison notamment de son âge, nous étions vulnérables. Selon lui, LVMH, qui était actionnaire minoritaire, avait les moyens nécessaires à notre développement, et notamment à la refonte numérique de Sciences et Avenir et La Recherche. Mais lors de l’information-consultation du CSE avant la vente, LVMH a prétendu découvrir l’ampleur des pertes, ne pouvoir offrir aucune garantie sur l’emploi, et devoir faire de fortes économies.

La mainmise du milliardaire Bernard Arnault sur la presse économique vous a tout de suite inquiétés.

LVMH possédait déjà les quotidiens Les Échos et L’Opinion, le site d’actualité financière L’Agefi. Avec Challenges, une grande proportion des parts de marché de la presse économique est désormais dans les mains du groupe de luxe, ce qui est très mauvais pour le pluralisme de ce secteur. Le risque est grand d’une uniformisation ultra-libérale du discours économique dans le débat public. Avec RSF, le SNJ et le SNJ-CGT, la CFDT a dès avant la vente saisi l’Autorité de la concurrence afin qu’elle se prononce sur l’abus de position dominante du groupe LVMH résultant de cette opération. Elle n’avait pas le pouvoir de bloquer la vente mais pourrait imposer des garde-fous (comme séparer clairement les différentes régies pub, les rédactions…), ce que nous attendons de son instruction. Or la première chose que LVMH a faite, c’était nous placer sous le même directeur général que celui de L’Opinion ! Par ailleurs, le Conseil d’Etat a étudié une autre saisine des syndicats et de RSF pointant la défaillance de la France, qui n’applique toujours pas le règlement européen sur la liberté des médias (EMFA). Depuis le 8 août 2025, celui-ci impose aux États membres de contrôler l’effet de toute vente de média en termes de pluralisme et d’indépendance éditoriale, via une instance indépendante. Hélas, la requête en référé a été rejetée à la fois sur son caractère urgent et, fin juillet, sur le fond.

Que craignent les journalistes de Challenges ?

LVMH a la mainmise sur énormément de secteurs que nous traitons dans nos colonnes : le luxe, les vins et spiritueux, la mode, les cosmétiques… L’enjeu est de pouvoir parler librement de ces sociétés, mais aussi de leurs concurrents.

Pour le moment, on ne sent pas de changement frontal de ligne éditoriale, mais notre charte a été dénoncée. Ce qui laisse entrevoir une ligne libérale beaucoup plus radicale et une perte de nos droits (lire plus loin). Nous craignons que soit remis en cause à terme le traitement autour de notre traditionnel classement des 500 grandes fortunes professionnelles, qui est l’un des seuls observatoires de la façon dont se constitue la richesse en France. Nous ne sommes pas confiants car déjà en 2024, Claude Perdriel avait bloqué une Une sur la famille Arnault. Le papier était sorti, mais avec une autre Une. C’était le premier signal inquiétant. Tous les journalistes peuvent voir leur domaine de spécialité impacté. Pour ma part, dans l’environnement, pourrai-je encore questionner l’impact des ultra-riches sur les émissions de carbone, parler de l’ISF climatique ou du bilan RSE des concurrents de LVMH ? Et n’oublions pas que Bernard Arnault était à l’investiture de Donald Trump ! Comment ne pas voir se développer une forte autocensure ? La liberté d’expression pâtit forcément d’un tel pouvoir.

Qu’allez-vous pouvoir sauver de la charte de Challenges ?

Les négociations n’ont pas abouti. LVMH considère notre charte comme un accord d’entreprise et l’a dénoncée. Sa fin est actée au 31 mai 2027. On sait qu’ils veulent remettre en cause la définition de notre ligne, celle de l’économie sociale de marché. Or toute notre différence tient dans ce mot, « social ». Que va-t-il rester de notre plus-value, de notre capacité d’enquête ? Par ailleurs, la charte fixe certaines garanties d’indépendance, notamment le droit de vote de la rédaction pour approuver ou non la nomination d’un nouveau directeur. Ils veulent nous le retirer. C’est notamment pour obtenir des garanties que nous avons fait grève le 21 avril. Pour la première fois de son histoire Challenges n’est pas paru cette semaine-là. Parallèlement, Sciences et Avenir et La Recherche, qui n’avaient pas de charte, ont tenté d’en négocier une également. Mais ces négociations sont au point mort. Le traitement de la science est aussi un enjeu capital.

Comment s’est passée la clause de cession ?

Ça a été une énorme source de stress pour les salariés. Au départ on nous a annoncé qu’elle serait ouverte pendant deux mois seulement, avec des indemnités au minimum légal (un mois par année d’ancienneté). Nous avons obtenu d’étendre le délai jusqu’au 28 juin, afin d’observer comment allait se passer la réalisation du numéro sur les grandes fortunes. Finalement ils ont doublé les indemnités, mais seulement pour ceux prenant leur décision avant le 30 avril. Délai qui a été rallongé au 20 mai après notre grève pour permettre l’arrivée d’un nouveau directeur de la rédaction dans l’intervalle. Une pression visant à accélérer les départs, mais sans que les journalistes aient en main les éléments pour savoir où ils vont ! Nous avons déménagé mi-juillet dans nos propres locaux à la Défense, mais pour une durée de 18 mois seulement, le temps de rejoindre les futurs bureaux des Échos Le Parisien à Puteaux. Pendant longtemps aucune stratégie pour nos titres ne nous a été présentée. Pour les titres scientifiques c’était « rien ne va changer », et pour Challenges il a fallu attendre l’arrivée d’un nouveau directeur de la rédaction fin mai pour qu’il nous donne quelques grandes lignes à commencer par un passage en web first. Ils ont également annoncé leur intention de revendre les titres scientifiques à court terme. Tout cela n’est pas du tout l’esprit de la clause, qui nécessite de décider sereinement si l’on souhaite poursuivre ou pas avec le nouveau propriétaire, en fonction de son projet. Ceux qui restent ne sont pas pour autant très confiants. Ils savent juste que retrouver un emploi dans la presse est actuellement très difficile. Et poursuivre leur travail ne va pas être simple en raison des baisses d’effectifs. Les très nombreux départs ne sont pas remplacés ou presque.

Comment vis-tu ce mandat de déléguée syndicale ?

Je me suis d’abord engagée dans le CSE, il y a deux ans, sans étiquette syndicale. J’étais attirée par la défense du collectif et j’avais une fibre sociale. Deux mois après, je devenais DS, appelée à cela par la précédente DS CFDT qui souhaitait une relève. Être DS à 28 ans était un peu vertigineux pour moi qui ai commencé à travailler il y a moins de sept ans, en alternance. Je me suis retrouvée à demander des comptes, à exiger des réponses… Heureusement on obtient des avancées, y compris sur des sujets du quotidien, qui se poursuivent parallèlement aux questions sur le rachat. On a ainsi obtenu un forfait mobilité durable pour les salariés venant en vélo ou en trottinette, des jours de RTT supplémentaires pour les travailleurs handicapés, des dons de congés et une plus grande flexibilité pour les aidants, ou encore la rémunération des heures de mandat CSE pour les pigistes élus, mais aussi des petites choses comme un distributeur de serviettes hygiéniques dans les toilettes. Cela peut sembler peu mais mis bout à bout, cela contribue à changer la vie au travail et il ne faut minimiser aucune victoire. C’est très prenant, d’autant que je suis membre de la commission santé sécurité et référente violences sexistes et sexuelles, ce qui m’a amené par exemple à auditionner des témoins dans le cadre d’une enquête pour harcèlement moral. Le mandat est donc loin d’être simple, mais je peux m’appuyer sur une section CFDT soutenante, et sur une bonne collaboration avec l’intersyndicale et les SDJ. Agir est finalement moins anxiogène que d’attendre que les choses nous tombent dessus ! ●

Recueilli par Élise Descamps

Repères

Les éditions Croque Futur appartenaient majoritairement jusqu’au 31 décembre 2025 à Claude Perdriel, leur fondateur, âgé de 99 ans. Un homme de presse à l’ancienne, très présent, à la gestion quasiment patriarcale. Il avait fait fortune en inventant et commercialisant le sanibroyeur, avant d’investir dans la presse dès les années 1960. Il fit partie des cofondateurs du Nouvel Observateur et dans les années 1980 transforma Challenges qui était auparavant un magazine étudiant. Croque Futur continue d’exister mais au sein de LVMH, à qui Claude Perdriel a revendu toutes ses parts. Son nouveau président est Maurice Szafran, également nommé directeur de la publication de Challenges, Sciences et Avenir et La Recherche.

Avant le rachat, les éditions Croque Futur comptait environ 130 salariés, dont une trentaine à Sciences et Avenir et La Recherche et une trentaine aux fonctions support. 62 clauses de cession ont été prises. Challenges : 25 permanents, 9 pigistes. Sciences et Avenir et La Recherche : 25 permanents (dont 2 sur 2 pour les hors-série, 4 sur 4 à La Recherche), 3 pigistes. La moitié environ des journalistes de Croque Futur a quitté l’entreprise. Trois salariés non journalistes ont obtenu une rupture conventionnelle. D’autres sont toujours en négociation.

La charte éditoriale de Challenges, remise en cause par LVMH, le définit comme « un magazine économique et politique non partisan et indépendant – notamment vis-à-vis des pouvoirs politique et financier, des annonceurs publicitaires, de l’actionnaire –, qui respecte le pluralisme des opinions. L’adhésion à l’économie sociale de marché, avec ses corollaires – la défense d’une économie ouverte, humaniste et de progrès –, est constitutive de l’identité de Challenges, et donc de sa ligne éditoriale ».

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