Nouveaux risques : rencontre avec Jacqueline Papet, cofondatrice de la Conférence nationale des métiers du journalisme

 

La 11e Conférence nationale des métiers du journalisme se tiendra le mardi 4  mai 2021 de 9h15 à 17h30, en format webinaire en direct et en vidéo depuis le Celsa. Son thème : les nouveaux risques du journalisme. Les risques encourus se sont amplifiés et diversifiés : violences physiques, menaces numériques, tensions au sein même des entreprises de presse. Notre militante Jacqueline Papet, membre active de cet événement, nous en raconte l’enjeu, mais aussi ce qu’est la CNMJ, cet espace de dialogue unique dans la profession depuis 11 ans.

Des gilets jaunes aux risques numériques, retrouvez tout le programme de la CNMJ du 4 mai.

Jacqueline Papet est journaliste honoraire. Membre de la CFDT-Journalistes depuis plus de 40 ans, elle a occupé de nombreux mandats en instances : Commission de la Carte, CPNEJ et aujourd’hui elle préside la section journalistes de la CPNEF audiovisuel. Par ailleurs elle a contribué à mettre sur pied la CNMJ dont elle reste un membre actif. 

 

CFDT-Journalistes : Cette année la CNMJ est dédiée aux nouveaux risques du journalisme. Pourquoi ?

Nous venons de vivre une  affaire assez médiatisée :  deux jeunes femmes en butte aux lobbys agroalimentaires de Bretagne, Inès Léreau et Morgane Large ont subi des intimidations et des menaces de la part de ce lobby. Nous nous sommes dit : il est quand même incroyable qu’en France on puisse être confrontés à ce type de risques.  D’un point de vue numérique, entre le cyber harcèlement et les portables devenus des mouchards, les mails qui sont piratés, il y a un risque nouveau. Et persistent toujours les risques anciens : les théâtres de conflit, de tension. Deux confrères ont trouvé la mort au Burkina Faso très récemment. Les risques anciens et les risques nouveaux nous sont apparus comme de bons thèmes de débat, d’autant qu’ils intègrent le volet formation, l’ADN de la Conférence. A l’intérieur des écoles il faut peut-être se préparer à maitriser les risques et au moins à les appréhender.

 

CFDT-Journalistes : Quels sont pour vous les risques auxquels fait face le journalisme aujourd’hui?

Comme on vient de le voir, ils sont très divers ! J’ai longtemps travaillé à RFI . Nous avons eu 4 morts sur le terrain: un en Abidjan, deux au Mali, une en Afghanistan. Donc je suis un peu traumatisée par ça, et il n’y pas que moi puisque cela a entrainé beaucoup un syndrome post-traumatique  y compris dans les directions de RFI, avec ce questionnement : “est-ce que je continue à envoyer des journalistes sur le terrain?” Et « peut on envoyer des pigistes pour remplacer les statutaires ? « . Cela a débouché sur des cellules de débriefing qui n’existaient pas à l’époque, et aujourd’hui sur des préparations aux risques de terrain organisée par le ministère des Armées destinée aux journalistes.

Quant aux risques numériques, je ne les ai pas appréhendés car je suis journaliste honoraire. En revanche, il me semble qu’il reste un journalisme très dangereux : le journalisme d’investigation. Aujourd’hui, des confrères font de l’investigation sur quelques grands scandales liés à la déforestation, le soja transgénique, l’argent de la mafia pour ne citer que quelques thèmes. Ils prennent des risques énormes. L’enquête aujourd’hui est un acte journalistique risqué beaucoup plus me semble-t-il qu’avant et s’additionne aux autres risques.

Je pense que cette journée de la CNMJ sera intéressante dans ce sens. Nous allons entendre beaucoup de témoignages. Une étude a été faite auprès des écoles de journalisme. De jeunes journalistes vivent des situations que nous, les plus anciens, n’avons pas vécu.

 

CFDT-Journalistes : Vous faites partie des personnes à l’origine de la création de la CNMJ. Elle est née à partir de quels besoins ?

Nous réfléchissions sur le paritarisme qui montrait ses limites. Ca a été le cas dans différentes instances journalistiques et notamment quand j’étais à la CPNEJ (la Commission Nationale Paritaire de l’Emploi et des Journalistes). Très souvent on était camp contre camp, pour ne pas dire classe contre classe, et ça n’avançait pas vraiment.

A l’époque, Frédéric Mitterand, ministre de la Culture, a eu l’idée de créer une instance qui ne soit pas uniquement paritaire mais élargie à d’autres acteurs notamment aux écoles pour discuter des questions de formation. Il m’a demandé à moi et à deux directeurs d’école d’essayer d’imaginer une structure, conçue comme un think-tank, une boite à idées, où on réfléchirait à plusieurs : les syndicats mais aussi tous ceux qui s’occupent de formation, les chercheurs, les pouvoirs publics, et qui pourraient essayer de réfléchir sur comment on pourrait mieux adapter la formation à l’évolution des métiers et des médias. Il y a 10 ans, on était déjà dans une explosion de nouveaux métiers et de médias qui ont complètement changé d’allure. Il fallait adapter la formation. La première édition de la CNMJ a été organisée en septembre 2010.

 

CFDT-Journalistes: Vous prenez part à divers lieux de réflexion sur la profession. En quoi la CNMJ est un évènement si particulier ? 

Sont réunies des personnes qui n’ont pas forcément d’intérêts divergents. Très souvent par exemple à la CPNE audiovisuel ou à la CPNEJ, nous pouvons avoir à un moment donné des intérêts contradictoires. A la commission de la carte c’est pareil. A la CNMJ il y a simplement, comme dans les think tank, des gens qui se réunissent, qui essaient de réfléchir, de faire progresser une réflexion et éventuellement de faire des préconisations.

Ce qui me parait important aussi : on publie systématiquement les actes de la conférence sous forme papier, parce que nous croyons toujours au papier. Tous les actes de la conférence, comme Les journalistes et les gens en 2020, Les journalistes doivent-ils innover en 2019, ont été publiés. (Voir sur le site de la CNMJ).

 

CFDT-Journalistes : Parmi les actions concrètes que vous avez menées, nous pouvons citer l’harmonisation des critères de reconnaissance du métier de journalisme entre la profession et le ministère et le passeport professionnel. Une réussite d’un côté, un échec de l’autre.

L’harmonisation a été une réussite et nous en sommes fiers. Il y avait d’un coté les critères de reconnaissance de la profession et de l’autre côté ceux du ministère. Nous avons réussi à harmoniser les deux à l’issue d’un travail commun avec la CPNEJ. 

En revanche, le passeport professionnel a été une excellent idée, mais n’a pas abouti. Il s’agissait de  donner un minimum de 100 heures de formation aux journalistes qui n’ont pas eu l’opportunité ou qui n’ont pas voulu passer par une école de journalisme, pour qu’ils apprennent les règles d’éthique et de déontologie indispensables pour exercer correctement son métier. Là, on peut parler d’intérêts contradictoires : on était tous d’accord, mais quand il a fallu mettre l’outil à disposition de tous, une partie des employeurs a dit : “non, on ne peut pas être sur la base de l’obligation, ça ne peut être que sur la base du volontariat”. Les responsables des journaux n’adhéraient pas totalement à cette idée de passeport parce qu’il fallait remplacer les personnes qui seraient prises en formation, que cela coutait de l’argent, que cela ne leur semblait pas quelque chose de fondamentalement utile. Le passeport a fonctionné dans deux ou trois écoles une ou deux fois et après c’était terminé. C’est très dommage.

 

CFDT-Journalistes : Comment évaluez-vous le rôle que joue la CFDT dans ce type d’évènements qui réfléchissent sur l’avenir du métier et qui essaient de lancer des pistes ?

La CFDT-Journalistes se veut réformiste tout en respectant un certain nombre de valeurs. Elle essaye de ne pas être corporatiste et de faire de la médiation quand cela est nécessaire. Nous réfléchissons à nos pratiques professionnelles, à notre déontologie, à notre éthique. Sur certains dossiers  nous avons une vision un peu originale, car intercatégorielle.

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