Trois ans après la chute de Kaboul, n’oublions pas les journalistes afghans

15 août 2021 : Kaboul tombe aux mains des talibans. Aussitôt, des milliers d’Afghans fuient le pays. Parmi eux, de nombreux journalistes, évidemment parmi les premières cibles de ce régime. Trois ans plus tard, le paysage médiatique du pays est décimé, les femmes journalistes y ont quasiment disparu, ceux qui continuent doivent suivre des règles strictes ou sont persécutés. Un tableau dramatique, qui mérite notre solidarité, notamment vis à vis des journalistes qui cherchent encore à fuir.

Un paysage médiatique décimé

Le bilan 2024 de Reporters sans frontières est terrible : l’Afghanistan est à la 178ème place sur 180 au plan mondial.

« Depuis l’arrivée des talibans au pouvoir, en août 2021, le paysage médiatique afghan a été décimé. En l’espace de trois mois, 43 % des médias afghans ont disparu. Plus des deux tiers des 12 000 journalistes que comptait le pays en 2021 ont cessé leur activité. Huit femmes journalistes sur dix ont abandonné la profession. Les quelques rares femmes encore en activité sont soumises à toutes sortes de restrictions (interdiction d’accès aux sources officielles, de voyager sans chaperon, etc.) et d’abus (harcèlement, salaires très bas voire inexistants, etc.). Promulguées en septembre 2021, les “11 règles du journalisme” ont ouvert la voie aux pires persécutions.« , indique RSF

Très récemment, l’Autorité afghane de régulation des télécommunications (ATRA) a suspendu les licences d’au moins 14 médias dans la province de Nangarhar, prétendument en raison du non-paiement des droits de licence, rapporte la Fédération internationale des journalistes, qui condamne l’utilisation de ce prétexte, alors même que l’ensemble des médias afghans traverse une grave crise économique. Le syndicat des journalistes afghans, AIJU, mène actuellement des médiations pour tenter de maintenir l’existant. La FIJ recense les atteintes faites aux journalistes en Afghanistan, et notamment, cette année 2024, Ali Sina Khodayar, Neda Mohammad Noori ou Ehsanullah Akbari.

Reza Shahir, journaliste récemment exilé en France, témoigne

Reza Shahir, journaliste afghan de 35 ans, est arrivé en France avec son épouse et leurs deux enfants en bas âge en juin 2024. « Je suis très inquiet de la multiplication et de l’intensification des restrictions imposées aux médias et aux journalistes et de la poursuite des arrestations massives de journalistes et professionnels des médias en Afghanistan par les talibans, ainsi que des conséquences pour la population. Au cours des trois dernières années, les talibans ont publié au moins 17 directives sur les médias en violation de la loi sur les médias et emprisonné 309 journalistes et professionnels des médias en Afghanistan. Les présentatrices de télévision doivent se couvrir la bouche avec des masques et porter des burqas. Dans les provinces du nord de l’Afghanistan, les autorités locales talibanes ont ordonné aux médias locaux de ne pas diffuser les voix des femmes journalistes (cela ne s’applique pas à tout l’Afghanistan). Le travail des journalistes est aussi entravé : dans de nombreuses provinces ils n’ont pas le droit d’interviewer des femmes, de diffuser leurs voix sur les ondes des radios locales. En raison de ces restrictions, des milliers de journalistes ont dû arrêter de travailler et des centaines ont été exilés vers des pays européens, américains et asiatiques. Sur les 1800 femmes reporters qui travaillaient auparavant dans les médias afghans, il n’en reste qu’une cinquantaine. »

Il pointe les conséquences de ce paysage dévasté pour les citoyens. « Alors que les médias jouaient auparavant un rôle important dans la promotion de la liberté d’expression et de la libre circulation de l’information, ils ont perdu leur indépendance et leur liberté d’action, et le droit d’exprimer librement et de manière critique leurs opinions a été retiré aux citoyens. Tout cela a conduit à réduire considérablement l’accès à l’information, ce qui rend impossible la participation des citoyens aux décisions qui affectent leur sort. »

Reza sait de quoi il parle : journaliste de télévision et de radio locale, il a continué de travailler après la chute de Kaboul, et a subi les persécutions des talibans, notamment en raison de ses nombreux reportages sur les attaques contre des civils par les combattants talibans. Parallèlement, il s’impliquait en faveur des droits humains et civiques dans diverses organisations et dispensait des cours gratuits et secrets pour des étudiantes qui en étaient empêchées.

En 2022 et 2023, il a été plusieurs fois arrêté, emprisonné, battu et torturé, en plus des fréquentes menaces. Par exemple, le 19 avril 2022, il était le premier journaliste à couvrir, pour Rahe Farda TV, l’explosion devant une école, qui a fait plus de 100 victimes. Il fût aussitôt arrêté et torturé pour avoir photographié les victimes de l’accident, et son matériel confisqué.

C’est en Iran que la famille s’est d’abord réfugiée, et a vécu difficilement plusieurs mois dans l’attente d’un visa vers la France. Les retours réguliers en Afghanistan, en vue de renouveler leurs visas étaient hautement dangereux. Ils sont depuis deux mois en sécurité en France où ils ont déposé une demande d’asile, en vue de s’établir durablement.

La CFDT engagée

Dès la chute de Kaboul, CFDT-Journalistes s’était mobilisée pour venir en aide aux journalistes afghans en exil, en partenariat avec la Maison des journalistes et avait été reçue par le Ministère des Affaires étrangères en intersyndicale.

En septembre 2021, le Conseil national de CFDT-Journalistes rencontrait l’ancienne journaliste afghane, députée et vice-ministre à la condition féminine, Najiba Sharif, en exil en Alsace depuis 15 ans. Un témoignage précieux pour nous aider à comprendre ce que vivent les Afghans.

Dans l’ombre, nous avons ensuite mené des démarches pour tenter d’aider des journalistes afghans à obtenir des visas pour la France. Nos courriers syndicaux attestant qu’ils étaient bien journalistes, réellement menacés, et nos prises de contacts avec divers acteurs politiques français, ont permis à au moins deux journalistes d’arriver en France avec leur famille et nous ne désespérons pas que d’autres d’autres puissent les suivre.

Ce fut le cas de Reza Shahir et sa famille, qui ont été accueillis à leur arrivée en France, durant les premières semaines, par une adhérente journaliste CFDT. En effet, pour pouvoir obtenir un visa vers la France, Reza et sa famille avaient besoin d’être hébergés le temps d’obtenir un logement dans le cadre de leur demande d’asile. Les contacts ont donc été pris en amont avec l’ambassade de France à Téhéran pour apporter cet engagement.

Daud Naemi, autre exilé aidé par la CFDT

Autre exemple d’accompagnement CFDT ayant porté ses fruits : celui de Daud Naemi, 64 ans, arrivé en décembre 2023, en France, avec son épouse et leurs trois filles et leur fils. Daud n’était plus journaliste ces dernières années mais était également menacé pour ses activités passées. Il a notamment travaillé pour des médias indépendants anti-talibans à la fin des années 1990 et a été rédacteur en chef du magazine féminin Roz, créé après le 11 septembre 2001, notamment avec le soutien du magazine féminin français Elle, pour donner de la visibilité aux femmes et promouvoir la liberté et l’égalité. Engagé politiquement, il a également exercé diverses fonctions au service du gouvernement, bien avant l’arrivée au pourvoir des talibans en août 2021. A partir de cette date, lui et sa famille ont été harcelés par les religieux et leur milice politique. Ainsi, une tentative d’enlèvement de ses trois filles, à leur domicile de Kaboul, en vue d’être mariées à des talibans, a échoué de peu, et la famille s’est réfugiée au Pakistan en août 2022.

Après moult démarches de CFDT-Journalistes auprès des autorités et d’élus français, un rendez-vous pour un entretien avec Daud était fixé à l’ambassade de France au Pakistan en avril 2023. Et en décembre 2023, le précieux visa était accordé. La famille réside actuellement en Meuse. Lire l’article de l’Est républicain.

Vous aussi voulez aider des journalistes afghans en exil ?

La façon la plus concrète d’agir est d’héberger des journalistes exilés durant les premiers jours ou premières semaines d’arrivée en France. Sans cet engagement, les ambassades n’accordent pas de visas. Si vous l’envisagez et souhaitez en parler pour connaitre la marche à suivre, contactez journalistes@f3c.cfdt.fr

Vous pouvez aussi faire un don à la Maison des journalistes, qui accompagne les journalistes en exil.

Merci pour eux… et la liberté de la presse !

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