TRIBUNE. La France a 36 jours pour transposer la directive européenne contre les procédures-bâillons !

Tribune parue dans Le Monde le 1er avril 2026

« Quand la justice est instrumentalisée pour faire taire, le débat public s’effrite »

Alors que les « procédures-bâillons » pour intimider une voix critique se multiplient, un collectif d’associations, de syndicats et de médias appelle, dans une tribune au « Monde », à transposer d’ici au 7 mai dans le droit français une directive européenne contre ce phénomène.

Partout en France, des médias et des journalistes ont récemment eu affaire à la justice pour n’avoir fait que leur travail. La journaliste Inès Léraud, qui enquête sur l’agro-industrie en Bretagne, a triomphé en 2025 de sa troisième procédure en diffamation. À Paris, le média La Lettre va devoir se défendre devant le tribunal des activités économiques pour avoir publié le contenu d’un audit mené au sein de la Monnaie de Paris, l’établissement public invoquant une violation du secret des affaires.

Ce recours à l’arme judiciaire pour faire taire les voix critiques porte un nom : les procédures-bâillons. Rarement couronnées de succès, elles ont plutôt pour objectif de contraindre leurs cibles à mobiliser de l’énergie et des moyens financiers pour se défendre face à des poursuites longues, coûteuses et jouées à armes inégales.

Journalistes, associations, lanceurs d’alerte…

Aujourd’hui, les procédures-bâillons prospèrent en toute impunité. Personnalités publiques et multinationales s’en servent pour menacer celles et ceux qui révèlent des informations sur leurs activités. Les journalistes ne sont pas les seuls visés : associations, syndicats, universitaires ou lanceurs d’alerte y sont régulièrement confrontés.

C’est ainsi que l’association Greenpeace France, qui avait publié un rapport contestant les calculs effectués par TotalEnergies sur ses émissions de CO2, a dû affronter des poursuites engagées par la multinationale. La procédure a finalement échoué, en mars 2024. Le professeur de droit Laurent Neyret, qui avait publié dans une revue juridique son analyse d’un arrêt rendu en droit de l’environnement, a été poursuivi lui aussi, sans succès, en diffamation par l’entreprise Chimirec, condamnée [en 2017] dans l’arrêt commenté.

L’agricultrice Valérie Murat, qui avait alerté l’opinion au sujet des pesticides dans le vin, a, elle, été condamnée à verser 125 000 euros de dommages et intérêts pour dénigrement après des poursuites engagées par le Comité interprofessionnel du vin de Bordeaux en 2021.

L’urgence est réelle

Quand la justice est instrumentalisée pour faire taire, le débat public s’effrite. Le constat de la société civile est sans ambiguïté : la démocratie française traverse une crise profonde. Concentration des médias, attaques contre l’autorité judiciaire, criminalisation des militants…, les signaux d’alerte se multiplient pour tenter d’imposer le silence à celles et ceux qui contribuent, par leurs discours et leurs actions, à éclairer le débat public.

Tant qu’il n’existera pas de loi efficace pour prévenir et sanctionner ces tentatives de musellement de la société civile, la censure par l’intimidation continuera de menacer la liberté d’informer.

L’Union européenne a adopté une directive contre les procédures-bâillons le 19 mars 2024. Le texte contient des outils prometteurs, dont un mécanisme qui permettrait d’écarter ces attaques abusives à un stade précoce de la procédure. La France, comme tous les autres Etats membres de l’Union européenne, est dans l’obligation de traduire cette directive dans son droit national d’ici au 7 mai. Il reste donc une quarantaine de jours.

Nous, associations, syndicats, collectifs et médias, appelons le gouvernement et les parlementaires à se montrer à la hauteur des enjeux démocratiques que le sujet recèle.

L’urgence est réelle. Transposer cette directive n’est pas un simple exercice technique : la France est autorisée à aller au-delà de ce que prévoit le texte européen. Elle peut donc laisser prospérer les stratégies d’intimidation judiciaire contre les vigies de notre démocratie ou faire le choix de protéger plus ambitieusement la liberté d’expression et le débat public.

Pablo Aiquel, secrétaire général du SNJ-CGT ; Inès Bernard, déléguée générale d’Anticor; François Bonnet, président du Fonds pour une presse libre ; Agnès Briançon et Antoine Chuzeville, co-premiers secrétaires généraux du Syndicat national des journalistes ; Thibaut Bruttin, directeur général de Reporters sans frontières; Juliette Decoster, présidente de Sherpa ; Elise Descamps, secrétaire générale de la CFDT Journalistes ; Patrick Lefas, président de Transparency International France ; Elodie Nace, déléguée générale de La Maison des lanceurs d’alerte ; Laurence Veyne, codirectrice générale de Greenpeace France.

Retrouvez l’ensemble des signataires ici.

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