Témoignages : la souffrance psychique et les troubles de la santé mentale chez les journalistes

Nicolas*, journaliste en presse régionale : « Mes troubles de l’anxiété sont dus à des années de harcèlement moral »

« La nuit, je fais encore des cauchemars de mon ancien N+1. Journaliste en presse régionale, j’avais été choisi pour relancer une agence où j’étais seul en poste. Mais peu après est arrivé un responsable départemental qui ne croyait pas à ce projet. Tout était bon pour m’humilier. Il m’appelait sans cesse, en criant, exigeant que je décroche y compris quand je ne le pouvais pas. Il m’attribuait des erreurs commises par d’autres. Voir arriver un mail ou un coup de fil de lui me foutait la trouille. Qu’allait-il encore me reprocher ? J’avais des journées de dingue. On m’a imposed des permanences de faits divers, qui m’obligeaient parfois à partir en pleine nuit à l’autre bout du département, totalisant des heures de travail et des kilomètres délirants, sur des sujets eux aussi stressants. Tenir dans un tel contexte est vraiment difficile. Parfois, dans la grande ligne droite d’une route départementale, j’ai imaginé donner un coup de volant pour que tout cela s’arrête. Je me suis toujours ressaisi. Je n’ai jamais voulu quitter mon entreprise : je n’avais rien fait de mal, j’aimais mon travail, je le faisais bien, et accessoirement je gagnais bien ma vie. Il a fini par partir, mais je reste une personne à éviter, dont la parole n’est pas considérée. Cela s’ajoute à la peur latente qui est désormais ancrée en moi. Recevoir un recommandé me pétrifie et je dors toujours très mal. Le trouble de l’anxiété est une vraie pathologie. On en parle pour les reporters de guerre ou les militaires, mais un harcèlement moral en entreprise peut produire les mêmes effets. » ●
*Son prénom a été modifié

Sophie, 50 ans, pigiste en presse écrite : « Je me sens de plus en plus souvent en souffrance et exténuée »

« Le service pour lequel je travaille depuis 10 ans, le seul pour qui ma collaboration est régulière, ne répond pas à mes mails. Pas de « bien reçu », encore moins de « merci » à mes envois d’articles. Évidemment aucun retour sur mes papiers, guère de réponse à mes propositions (ou aucune, selon les personnes contactées). Parfois, on me commande un sujet à rendre très vite, puis je n’ai ensuite aucune réponse quant à sa programmation pendant des semaines. Les formats sont toujours de plus en plus courts, donc il faut travailler de plus en plus pour gagner autant. Un seul donneur d’ordre occasionnel, ancien pigiste lui-même, déroge à ces règles et coche toutes les bonnes cases : accusés de réception, remerciements, retours, réponses aux propositions… » ●

Caroline, 32 ans, pigiste TV et presse écrite : « Je me suis mis une pression monstrueuse »

« En sortant de l’école, je devais rembourser le crédit que j’avais contracté pour la prépa. J’ai donc enchaîné CDD et piges pour la presse mag, parfois en parallèle. Je ne comptais pas mes heures, à me coucher parfois après minuit et à me lever avant 6h pour finir un papier et l’envoyer en urgence avant d’embaucher en début d’après-midi. Mes collaborations se passaient bien mais je me mettais une pression monstrueuse. Je courais après la rentabilité. Ma relation au travail s’est détériorée petit à petit. Je travaillais seule depuis chez moi, je ne voyais plus grand monde. Je pouvais passer des heures à essayer d’écrire dans mon lit, jusqu’à minuit s’il le fallait, sans y arriver. Un jour, mon principal employeur m’a envoyée faire une interview : je l’ai préparée pendant des heures mais c’était comme si mes neurones avaient court-circuité. J’avais de la fumée dans le cerveau. J’y suis allée en pleurant. L’homme répondait à mes questions mais je n’entendais pas ce qu’il me disait. Je ne sais même pas comment j’ai réussi à rendre mon papier. Mon médecin m’a mise en arrêt d’un mois pour burn-out. Prévenue, ma rédactrice en cheffe m’a tout de suite proposé un café et m’a soutenue. Elle m’a dit de prendre le temps de me reposer et qu’elle m’attendrait. Ça m’a fait un bien fou. Depuis, j’ai changé beaucoup de choses dans ma vie. Je me suis investie dans des associations, j’ai repris des activités sportives. Ça me fait du bien de rencontrer des personnes qui n’étaient pas du milieu journalistique. J’ai aussi revu mon « modèle économique » : je fais ce que j’appelle des « piges alimentaires » en télé – du desk bien payé et surtout régulier avec une visibilité sur plusieurs mois -, ce qui me laisse plus de temps pour des piges plus enthousiasmantes mais précaires. » ●

Pierre*, 52 ans, photographe : « J’aurais préféré me casser une jambe ou avoir un accident »

Il y a une vingtaine d’années, alors que je bosse comme photographe pigiste pour un grand média régional, je reçois un appel en pleine nuit. Je me souviens de l’heure exacte. Un train a brûlé. Je file. Les pompiers cassent les vitres du train. La claque ! Les photos ne montrent pas le bruit et l’odeur… Quelques heures plus tard, le chef photo d’un autre bureau m’appelle : un avion s’est crashé à une trentaine de kilomètres. Tous les passagers sont morts, à l’exception du pilote. Environ un mois plus tard, je commence à avoir des symptômes de crise d’angoisse, d’agoraphobie. Je n’arrive plus à sortir de chez moi, sauf pour le travail. Faire des courses devient presque impossible. Je finis par consulter mon généraliste, puis un psychiatre, avec qui j’entame une thérapie comportementale et cognitive (TCC). Mais je continue d’avoir des flashs : lorsque je vais au stade pour voir des matchs de foot, il m’arrive de voir des squelettes et des morts dans les tribunes. Pareil lors des fêtes de famille. A l’époque, on m’a prescrit des antidépresseurs, mais je n’ai pas eu de diagnostic. Vingt ans après, enfin en poste au service photo de ce même média régional, je demande à suivre une formation sur la gestion du stress et du stress post-traumatique. À la fin de la visio, je ne me sens pas bien du tout, très nerveux, fragile. J’ai envie de pleurer, pris dans une sorte de tourbillon émotionnel désagréable. Le médecin du travail me diagnostique enfin un trouble de stress post-traumatique (TSPT). Depuis, la peur d’avoir peur a fini par passer, grâce à un traitement EMDR, fin 2025. Aujourd’hui, je vais beaucoup mieux. Moi qui pensais rester célibataire, j’ai rencontré une compagne alors que je ne m’y attendais pas. J’ose avancer, maintenant. Mais à tout prendre, j’aurais parfois préféré avoir un accident avec des séquelles visibles et excusables. Parler de cette forme de handicap invisible est compliqué : on a peur d’être jugé et incompris. Le statut précaire de pigiste peut probablement jouer aussi : on craint de perdre ses commandes. Le fait d’être en contrat m’a permis de me sentir plus légitime d’en parler. » ●
* Son prénom a été modifié

Guillaume, 36 ans, pigiste : « Les troubles bipolaires sont un combat permanent »

« J’ai été diagnostiqué bipolaire en 2008. Malgré les régulateurs d’humeur que je prends, des troubles se déclenchent parfois, sans explication. L’entourage accepte plus facilement un état maniaque ou hypomaniaque. L’état dépressif est malheureusement beaucoup moins acceptable par la société. Il a des effets délétères sur la concentration, les efforts à fournir, les relations. Cela m’a « coûté » deux CDI et fait passer à côté d’un certain nombre d’opportunités, victime de certains préjugés : instabilité, manque de fiabilité ou de professionnalisme. Au contraire, connaissant cette faille, je redouble d’efforts ! La première fois que j’ai évoqué des problèmes de santé au travail, c’était pour demander un aménagement du temps de travail et me rendre à des rendez-vous médicaux deux heures par semaine. J’étais en CDI dans une rédaction. La direction m’a convoqué pour en connaître les raisons médicales. J’ai refusé. J’étais en période d’essai et je suis parti. Depuis 2015, j’exerce à la pige. Avantage : je peux travailler quand je peux, sans avoir à me justifier. En 2024, j’ai fini par me résoudre à faire une demande de RQTH, pour ne plus avoir à dissimuler en surcompensant en permanence. Il serait peut-être temps que la société apprenne à vivre avec des personnes malades, et non que ces dernières soient obligées de s’adapter, se cacher, voire disparaître. On peut être atteint d’une maladie psychiatrique et s’en sortir ! » ●

Félicie, 58 ans, pigiste : « Pigiste, j’ai obtenu une pension d’invalidité »

« Mes troubles psychiques ont commencé à l’adolescence et dès le début perturbé ma vie professionnelle jusqu’à un licenciement consécutif à plusieurs arrêts maladie. Ma carrière s’en est trouvée hachée car je n’ai pas retrouvé de CDI, juste des CDD et des piges. Ces dernières années, mes difficultés se sont intensifiées, je ne me sentais plus capable de partir en reportage, par exemple, mais je n’avais pas non plus envie d’arrêter complètement de travailler. Est apparue la solution de demander une pension d’invalidité de catégorie 1, prévue pour les personnes pouvant encore travailler mais avec une limitation de leurs capacités de travail d’au moins deux tiers. J’ai rempli le formulaire en ligne puis j’ai été convoquée par le service médical de l’Assurance maladie. À ce rendez-vous j’ai apporté des documents (ordonnances, anciens arrêts maladie…) justifiant de mes troubles et une lettre expliquant en quoi ils retentissaient sur mon activité professionnelle. Puis mon psychiatre a adressé un certificat médical au médecin conseil. Depuis septembre 2024, je touche environ 700 euros de pension mensuelle (le calcul se fait sur la base de 30 % du salaire moyen des dix meilleures années) ce qui me permet de lever un peu le pied côté piges et CDD. Cela me convient pour l’instant, car je me sens moins précaire et donc moins stressée. Maintenant, je suis en train de faire les démarches pour obtenir le complément d’Audiens, au titre de la prévoyance pour laquelle nous cotisons, dont j’ai découvert l’existence. » ●

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