AFP : à l’étranger, des « free-lance » toujours plus précaires

On pourrait penser que l’ambition d’une grande agence de presse comme l’AFP est d’améliorer sans cesse non seulement sa couverture de l’information, dans un contexte de désinformation globalisée, mais aussi la sécurité de ses journalistes. Or, parmi toutes les difficultés actuelles à l’Agence, il y a une catégorie de journalistes de l’AFP dont la situation est particulièrement catastrophique :  les collaborateurs “free-lance” des bureaux locaux à l’étranger, dans 150 pays. 

Indispensables mais pas salariés

Ils sont tout en bas de l’échelle sociale de l’Agence. Ni expatriés du siège (avec salaires et diverses aides liés), ni salariés des bureaux locaux (déjà bien moins lotis, sous le droit du travail du pays en question). Nous parlons ici de tous ceux que l’Agence ne reconnaît pas comme des salariés, à qui elle impose de facturer leurs services, et dont le client n’est pas le siège mais le bureau local. Dans la très grande majorité des cas, ce statut est particulièrement défavorable.

Ils ne font donc pas partie des effectifs, bien qu’ils soient complètement partie prenante du planning, travaillant à la journée, venant au bureau, participant aux réunions de rédaction, sous lien de subordination évident, parfois même directement depuis le siège. lls occupent en réalité des postes depuis des années, et sans eux, de nombreux bureaux locaux seraient incapables de tourner. Une partie d’entre eux sont des journalistes natifs des pays en question, d’autres sont venus de France, et sont parallèlement correspondants d’autres médias français. 

Contrats de prestataires

Leur situation était déjà très difficile. Ces derniers mois, l’Agence s’est mise à les inciter fortement à signer un contrat, renouvelable chaque mois, visant à réguler leur collaboration. En réalité, ces contrats renforceraient un peu plus la vulnérabilité de ces travailleurs précaires. Sur plusieurs pages y est méticuleusement détaillé le renoncement à quasiment tous leurs droits.

L’Agence y prévient qu’ils ne disposent d’aucune garantie de volume de travail, que leur contrat peut s’arrêter à tout moment sans indemnité. Ils doivent utiliser leur propre matériel, et si l’Agence leur en prête, ils sont responsables de tout dommage. Ils doivent assumer à 100% leur protection sociale. L’AFP ne sera redevable de rien s’ils tombent malades, ou ont un accident. Ils cèdent la totalité de leurs droits d’auteur, y compris le droit de retoucher leurs textes, de les traduire, ou de les utiliser pour des contenus dérivés (multimédia, courtes vidéos etc).

Ils s’engagent à ne causer aucun tort à l’Agence au cas où leur travail conduirait des tiers à des poursuites judiciaires contre l’Agence pour diffamation par exemple, et doivent même s’assurer de respecter toutes les règles du pays ! Bonne chance pour continuer à faire ne serait-ce qu’un ersatz de journalisme dans certains pays, y compris en Europe, où la liberté de la presse est très encadrée. Bonne chance aussi pour gérer un boom à venir des risques psycho sociaux, avec ce stress permanent. 

Rémunérations très faibles

Tout en détaillant cette “indépendance” par le menu, l’AFP exige d’eux de travailler prioritairement pour l’AFP, pas pour des agences concurrentes, de rester disponibles en cas d’actu chaude, de se conformer à ses règles et chartes. 

Si encore ils étaient bien payés ! Mais la grille des tarifs est particulièrement basse (et n’est rehaussée d’aucune prime d’ancienneté). Une centaine d’euros pour au moins huit heures de travail de desk ou de reportage. Comme ce n’est pas du salaire, il faut encore là-dessus payer ses charges, son matériel, et bien-sûr, pas de congés payés… 

L’AFP traite ainsi en sous-collaborateurs des personnes qui pourtant ne réalisent pas un sous-journalisme. Comme leurs collègues, ils couvrent des événements majeurs, réalisent des reportages sensibles. En période d’actualité intense, ils sont fortement mis à contribution, enchaînant parfois jours et nuits de travail, dans un contexte de sous-effectifs. Mais ils sont vite oubliés lorsque l’actualité est moins importante. S’ils sont sont d’astreinte de nuit, ils ne sont pas rémunérés en plus s’ils doivent écrire des alertes ou des dépêches. Ils sont souvent coincés à leur poste, se voyant écartés des processus de recrutement et mutations dans d’autres bureaux. 

La situation doit changer

Pour CFDT-Journalistes, cette situation est inacceptable. La direction ne peut plus se cacher derrière l’argument que ces employés ne sont pas de leur ressort car à l’étranger. D’autant que bien souvent ce contournement du salariat est aussi une entorse au droit du travail local.

L’AFP, même en ayant ouvert des bureaux ou des entreprises distinctes à l’étranger, est une même société qui vise à diffuser une actualité fiable à travers le monde. Chaque maillon de cette entreprise dépend des décisions de Paris et répond à une ligne éditoriale et à des directives dictées par des responsables basés à Paris. Le lien de subordination existe de fait. Mais plus encore, le droit du travail ne peut être bafoué au- delà des frontières françaises. La loi Cressard doit être respectée et la sous-traitance à la chaîne prendre fin.

Nous demandons aussi à l’État français, actionnaire, de prendre la mesure du scandale social à l’œuvre, alors même que l’AFP est un de ses joyaux, et de conditionner sa contribution financière à un traitement équitable et digne et à la protection de ses collaborateurs. 

Nous demandons enfin au gouvernement de mettre au plus vite à l’ordre du jour un projet de loi visant, par une modification de quelques lignes dans le Code de la Sécurité Sociale, à faire de tous les correspondants à l’étranger de médias français des ayant droits de notre protection sociale, où qu’ils exercent.  

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