Santé mentale des journalistes : Libérer la parole #1 – Le témoignage de Nicolas, victime de harcèlement

« Mes troubles de l’anxiété sont dus à des années de harcèlement moral »

Nicolas*, journaliste en presse régionale, a subi des années de violences verbales et psychologiques de la part de sa hiérarchie, ayant laissé des séquelles pouvant être qualifiées de syndrome post traumatique. Si son responsable le plus problématique est parti, la bienveillance n’est toujours pas de mise dans son entreprise, et il doit aujourd’hui continuer à travailler avec un trouble de l’anxiété sans cesse réactivé. 

« J’étais un grand déconneur. Heureusement j’arrive encore à l’être. Mais depuis 10 ans, je survis. Je dors très mal, je suis dans un état de vigilance permanent, je me sens fragilisé. La nuit, je fais des cauchemars de mon ancien N+1. Il me crie dessus, comme il l’a fait pendant des années, parfois plusieurs fois par jour. En pleine nuit je vais à la fenêtre reprendre mon souffle. Mon psy m’a dit que je devrai sûrement cohabiter à vie avec ce syndrome post traumatique. On en parle pour les reporters de guerre ou les militaires, mais un harcèlement moral en entreprise peut produire les mêmes effets. 

Humiliations

Journaliste en presse régionale, après plus de 30 ans de carrière, tout allait bien, j’avais été choisi pour relancer une agence, où j’étais seul en poste, et j’étais enthousiaste pour cette mission, passionné par mon travail. Mais peu après est arrivé un responsable départemental qui ne croyait pas à ce projet. Sa méthode était de semer la terreur pour façonner des rédactions à ses ordres. Il a tout de suite minimisé et dénigré l’intérêt du territoire que je couvrais. Il m’appelait sans cesse pour me demander où j’étais et ce que je faisais, toujours de façon sèche, en criant, exigeant que je décroche y compris quand je ne le pouvais pas. Il m’attribuait des erreurs commises par d’autres. Tout était bon pour m’humilier. Un jour il m’a crié dessus au téléphone alors que j’étais avec un élu. J’avais honte. De retour dans ma voiture j’ai pleuré comme un gamin. Un autre jour, en réunion de chefs d’agence, il a méthodiquement donné la parole à chacun, sauf à moi. 

Rester

Il s’est comporté ainsi avec beaucoup de salariés, qui sont partis. On m’a aussi conseillé de partir. D’autant que cela rejaillissait sur mes proches, en souffrance. En raison de mes cauchemars et de mes insomnies j’ai commencé à ne plus dormir avec ma femme. Avec les dettes de sommeil accumulées j’étais irritable, émotif. Je perdais confiance en moi. 

Moi, je n’ai jamais voulu partir. Déjà je n’avais rien fait de mal, j’aimais mon travail, et je le faisais bien, j’avais de bons retours du terrain, et accessoirement je gagnais bien ma vie.

La situation s’est installée, et autour de moi les réactions étaient d’autant moins solidaires qu’il avait renouvelé quasi tout le middle management, formé à ses méthodes. Le monde de l’entreprise, a fortiori dans des métiers dits « intellectuels » comme le nôtre, est tellement individualiste ! Les rares qui n’étaient pas partis et qui étaient encore au même poste avaient peur comme moi. 

Dépossédé

Voir arriver un mail ou un coup de fil de lui me foutait la trouille. Qu’allait-il encore me reprocher ? J’avais des journées de dingue mais je ne me prenais même plus de pause à midi. Je mangeais devant mon ordinateur pour en faire le plus possible. J’avais l’impression d’être en apnée du matin au soir, sans soupape, et totalement seul. 

J’ai dû prendre des permanences de faits divers, ce qui est compliqué quand on est seul en poste. Il est arrivé que je doive repartir en pleine nuit à l’autre bout du département, totalisant des heures de travail et des kilomètres délirants, sur des sujets eux aussi stressants. On m’a retiré en même temps des prérogatives, on s’est mis à ne pas m’envoyer certains mails, ne pas m’inviter à certaines formations. On a voulu me rétrograder dans la hiérarchie, me menaçant de me licencier si je n’acceptais pas le nouveau poste, ce que j’ai refusé. 

Isolé

Un jour, j’ai retrouvé l’agence vide. Je savais qu’ils cherchaient à changer de locaux pour faire des économies, mais ils ne m’avaient pas prévenu de ce déménagement brutal. Je me suis retrouvé dans un bureau en périphérie, sans boite aux lettres ni sonnette.

Tenir dans de tels contextes est vraiment difficile. J’avoue qu’il m’est arrivé, dans la grande ligne droite d’uneroute départementale, de penser à donner un coup de volant pour que tout cela s’arrête. Heureusement je me suis toujours ressaisi.

Anxiété

Le responsable qui m’a fait tant de mal est parti, et donc le harcèlement a décru, mais je suis toujours vu comme la personne à éviter, ma parole n’est pas considérée. Quand on a été sali à ce point, on n’est jamais vraiment rétabli. Et l’entreprise n’a pas mené de vrai travail pour que ça ne se reproduise plus, donc certains comportements continuent.

Cela s’ajoute à ce qui est maintenant ancré en moi : une peur latente. Je suis pétrifié quand je reçois un recommandé, j’ai développé une retenue qui ne me ressemblait pas, et je dors toujours très mal. Ce sont les signes du trouble de l’anxiété, qui est une vraie pathologie. Je me sens épuisé : moralement, physiquement, psychologiquement, et je pense que je n’en guérirai jamais vraiment.

Empathie

Heureusement, j’ai une vie riche à côté. Paradoxalement mon travail me fait aussi du bien : les gens que je rencontre en reportage, sur qui j’écris, me renvoient l’image d’un journaliste qui essaie de bien faire, qui les écoute, les respecte, et n’a pas perdu ses valeurs. Je ne fais certainement pas tout bien mais avoir été tellement rabaissé m’a appris peut-être l’humilité et à être encore plus empathique.

Mon conseil, à ceux qui subiraient un harcèlement moral : surtout, surtout, confiez-vous à votre médecin traitant, votre psychologue ou psychiatre. Confiez-vous au médecin du travail, à l’inspection du travail et à tout professionnel du droit pour agir. Subir sans se confier peut déboucher sur des conséquences bien plus graves. 

*son prénom a été modifié

Nicolas a pris cette photo pour illustrer ce qu’il ressent.

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