Quel avenir pour 60 Millions de consommateurs ?

L’INC a été « exécuté par la loi de finances », raconte Lionel Maugain. « Exécuté au calibre 49.3 », ajoute-t-il avec une ironie amère. Représentant du personnel au CSE puis au conseil d’administration depuis 2001, délégué syndical CFDT de l’INC/60 Millions de consommateurs depuis 2024, Lionel Maugain a encaissé, avec ses collègues, la décision du gouvernement de liquider l’Institut national de la consommation, qui informe les Français depuis 56 ans à travers son mensuel.

Cinquante-six ans à publier des enquêtes, des essais et des études pour guider le consommateur dans la jungle des produits et des services. Avec une spécificité : l’équipe est composée de juristes, d’ingénieurs et de journalistes – ces derniers étant d’ailleurs minoritaires. Forte de ces compétences croisées, la rédaction a multiplié les alertes : huiles alimentaires contaminées aux hydrocarbures, risques du dioxyde de titane, présence de glyphosate dans les couches-culottes, ou celle des substances cancérogènes dans des parfums d’intérieur… Et très récemment, la vente de poupées pédopornographiques sur la plateforme Shein, conduisant à la suspension de sa marketplace. Manifestement, cela n’aura pas suffi à convaincre le gouvernement de « l’intérêt public » du titre. Voudrait-on faire taire ce média rigoureux, aux bancs d’essai testés et vérifiés, ce média lanceur d’alerte qui irrite les lobbys, qui dérange publicitaires et influenceurs, et qui dénonce les risques sanitaires ? Car les arguments économiques peinent à convaincre. L’INC a terminé 2025 avec un bénéfice de 236 000 euros, tandis que les ventes en kiosque progressaient de 4 % dans un marché de la presse pourtant en crise.

Avec la fin de l’INC, 60 postes sont menacés, mais aussi des missions de service public comme l’aide aux associations de consommateurs ou la production de programmes télévisés. L’emblématique émission Consomag, diffusée sur les chaînes de France Télévisions, va ainsi disparaître.

Une mobilisation massive

Dès les premières annonces, Lionel Maugain a multiplié les démarches. « J’ai frappé à toutes les portes : mon syndicat, le SNME-CFDT, et plus largement la CFDT-Journalistes, qui nous ont soutenus à 200 %, les responsables politiques, les associations de consommateurs… Nous avons reçu des soutiens massifs. Notre pétition citoyenne a recueilli 125 000 signatures. » Le gouvernement est resté sourd. Alors une autre idée a d’abord germé. Pourquoi ne pas reprendre 60 Millions de consommateurs sous forme coopérative ? En quelques semaines, le projet d’une SCIC prend forme, et bénéficie du soutien de personnalités, comme Benoît Hamon ou Julia Cagé. Mais quitter le salariat pour une aventure coopérative n’a rien d’anodin. Et, comme le dit Lionel, pour reprendre une boîte, « il faut aussi des compétences que les journalistes n’ont pas : il nous a manqué l’accompagnement, le temps, les ressources et les moyens pour construire le business plan. Sans compter qu’être porteur de projet et délégué syndical, ce n’est pas compatible ! » Les salariés engagés dans le projet coopératif ont fini par renoncer courant juin.

La vente opaque d’un actif public

Le bruit court que les candidats à la reprise du titre se bousculent à la porte du ministre de l’Économie, Serge Papin. Rien ne filtre, s’agace Lionel : « Il semblerait que le ministre veuille décider selon des critères que l’on ne connaît pas, sans consulter ni les salariés, ni les citoyens, ni les parlementaires. Alors que c’est un bien public ! » Cet été a commencé la négociation du PSE. Une gageure sans connaître le projet de reprise choisi par le gouvernement, qui ne devait être dévoilé que le 2 septembre. « Je vais me battre pour que le maximum de contrats de travail soient transférés et pour que la ligne éditoriale de ce titre, qui bénéficie d’un crédit incroyable auprès du public, soit préservée », poursuit le délégué syndical. Sur le repreneur, le CSE rendra son avis d’ici fin octobre. Le négociateur se veut optimiste : « On peut avoir un beau projet, dans l’intérêt du public, avec un repreneur qui investisse dans le numérique et dans le recrutement d’abonnés, ce que l’Etat ne faisait plus depuis longtemps. » Espérons que l’année des 60 ans de 60 Millions sera celle d’une renaissance. ●Manuela Bermudez, Anne Bideault

Si vous avez manqué le début

1966 : Création de l’Institut national de la Consommation (INC) par la loi de finances rectificative.
1970 : Lancement du magazine 50 Millions de consommateurs. L’émission télé lui est antérieure, et prendra le nom de ConsoMag en 1995.
1988 : Enquête sur la porosité des préservatifs en pleine épidémie de Sida, entraînant un renforcement de la norme NF, un des nombreux exemples de ses enquêtes décisives.
Oct 2024 : Un article du Canard Enchaîné révèle la décision du gouvernement de liquider l’INC, et de vendre 60 Millions de Consommateurs.
1er février 2026 : Adoption définitive de la loi de finances, par 49.3, prévoyant la liquidation administrative de l’institut et la vente du mensuel.
31 mars 2026 : Dissolution officielle de l’INC. Un liquidateur est chargé de maintenir les activités commerciales (mensuel et hors-séries) le temps de trouver un acquéreur privé.

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