Santé mentale : libérer la parole dans une profession sous tension

Sophie Quesnel et Olivier Jorba
Témoignages recueillis par Élise Descamps, Guillaume Bouvy et Olivier Jorba

Les données disponibles convergent. Une étude de la revue Sur le journalisme, fondée sur plus de 140 entretiens en France et en Belgique, décrit une entrée dans le métier marquée par un stress élevé, une forte incertitude et une difficulté à se projeter. Ce malaise, loin d’être marginal, apparaît précoce. Selon une consultation menée par la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels (CCIJP) et Ipsos dans le cadre des États généraux de l’information, 87 % des journalistes interrogés déclarent ressentir au moins un impact négatif de leur métier sur leur santé, notamment en matière de stress ou d’équilibre entre vie professionnelle et personnelle.

Le même pourcentage estime que leur métier est stressant. D’autres travaux à l’échelle européenne confirment cette tendance : selon un rapport mené avec la Fédération européenne des journalistes, 60 % des freelances déclarent avoir déjà connu un burn-out, tandis que trois journalistes sur cinq en Allemagne envisagent de quitter la profession.

Quand l’instabilité devient la norme

Au cœur de ce phénomène, les conditions de travail occupent une place centrale. La transformation économique des médias, conjuguée à l’accélération des rythmes de production, a profondément modifié l’exercice du métier. Réduction des effectifs, exigence de réactivité permanente, multiplication des formats : les journalistes doivent produire davantage, plus vite, souvent avec moins de moyens. Cette intensification est régulièrement identifiée comme un facteur majeur de fatigue et de désengagement.

À cette pression s’ajoute la précarité qui caractérise les débuts de carrière. Le recours à la pige et aux contrats courts installe une instabilité durable, tant financière que psychologique. A la CFDT, des témoignages alarmants nous remontent. Ils émanent autant des jeunes professionnels se lançant sur le marché du travail que de pigistes expérimentés. Des rédactions qui les sollicitent en urgence, leur donnant l’impression d’être indispensables, avant de les oublier aussi sec. Aux bons mois succèdent ceux des vaches maigres, entraînant des difficultés à se projeter.

Un équilibre devenu introuvable

Ces contraintes s’inscrivent dans une culture professionnelle qui valorise l’engagement sans limite. Le journalisme demeure un métier de vocation, mais cette dimension tend à brouiller la frontière entre investissement et épuisement. Plusieurs travaux soulignent ainsi que cette « culture du sacrifice » conduit à intérioriser des conditions de travail dégradées. En tant que métier d’auteur, où le choix du sujet, le rapport aux sources, la plume, engagent la personne en tant qu’individu, le journalisme rend aussi parfois difficile le recul, notamment vis-à-vis des critiques. Plus on prend son travail à cœur, plus on est vulnérable. A tel point que, tout en continuant de trouver le métier « formidable », nombreux sont désormais ceux qui réfléchissent à le quitter.

Parallèlement, l’environnement dans lequel s’exerce le métier s’est durci. La défiance croissante du public, amplifiée par les réseaux sociaux, expose les journalistes à des formes de violence symbolique inédites. À cela s’ajoutent des transformations internes : déficit de formation au management, organisations sous tension, incertitudes liées à l’essor de l’intelligence artificielle. Autant de facteurs qui renforcent le sentiment de fragilité.

Contrairement à une idée répandue, les difficultés ne tiennent pas uniquement à la nature des sujets traités. Si l’exposition répétée à des événements violents ou tragiques joue un rôle, les enquêtes européennes soulignent que les principales causes de souffrance relèvent d’abord de l’organisation du travail : pression continue, insécurité économique et manque d’encadrement.

Des initiatives émergent pour tenter d’enrayer ces dynamiques. En Finlande, la législation impose aux entreprises de médias d’évaluer les risques psychosociaux et de mettre en place des dispositifs de prévention. En Allemagne, une ligne d’écoute dédiée aux journalistes a été créée, fondée sur un accompagnement entre pairs. En France, Audiens a créé un fonds de soutien au traitement des blessures psychiques des journalistes pigistes, auquel sont éligibles tous ceux ayant été confrontés à des violences sur les terrains de guerre comme en France. Cette aide allant jusqu’à 2 400 € sur 24 mois vise à les aider à financer leurs frais de psychologues, psychiatres, aux autres thérapeutes.

Ces réponses, encore fragmentaires, témoignent d’une prise de conscience progressive. Car au-delà des situations individuelles, c’est bien l’organisation du travail journalistique qui est en cause. La dégradation de la santé mentale apparaît ainsi comme le symptôme d’un modèle fragilisé, confronté à des exigences croissantes sans toujours disposer des ressources nécessaires pour y répondre.

En creux, la question posée dépasse le seul cadre professionnel : celle de la soutenabilité d’un métier dont le rôle demeure central dans le fonctionnement démocratique. Car si informer reste une mission essentielle, encore faut-il que ceux qui la portent puissent l’exercer durablement. ●

Se former aux premiers secours en santé mentale

Les Premiers Secours en Santé Mentale (PSSM) sont une formation destinée à apprendre à repérer, écouter et orienter une personne qui présente des signes de souffrance psychique ou qui traverse une crise de santé mentale.

Un voisin de bureau qui reste toujours jusqu’à pas d’heure, une consœur qui ne déconnecte jamais, un SR qui s’éparpille, un collègue jovial qui devient mutique ou l’inverse… Face à des comportements inhabituels, on ne sait pas toujours quoi dire, quoi faire. On finit souvent par se dire « bah, c’est pas mes oignons… ». Pourtant, certaines attitudes peuvent être le signe d’un mal-être. A l’instar de la classique formation aux gestes de Premiers secours citoyens (PSC), la formation Premiers Secours en santé mentale (PSSM) sensibilise au repérage des premiers signaux de mauvaise santé mentale. En effet, si 30% de nos concitoyens ont dans leur entourage une personne qui souffre d’un trouble de santé mentale (selon Santé Publique France), un quart des Français seront touchés par un trouble de la santé mentale à un moment de leur vie, selon l’OMS. Les journalistes ne sont pas des surhommes. La profession impose des contraintes particulières : horaires décalés, bouclages serrés, instabilité professionnelle, mais aussi une exposition répétée à des contenus difficiles (catastrophes, violences, crises). À cela s’ajoutent de plus en plus souvent des formes de harcèlement ou de management toxique.

Dans ce contexte, former les professionnels des médias aux PSSM permettrait d’identifier plus précocement les signaux de détresse psychique, chez eux-mêmes comme chez leurs collègues. On parle là de gestion d’une crise en rédaction, d’accompagnement d’un collègue en burn-out, ou encore de réaction adaptée face à une attaque de panique sur le terrain, pour ne citer que ces exemples. L’objectif est de développer des réflexes simples mais essentiels : écouter sans juger, orienter vers des ressources adaptées et encourager la parole dans des environnements souvent marqués par la culture du silence et de la performance. Les Premiers secours en santé mentale sont des modules de formation reconnus à l’échelle internationale et fondés sur des preuves. Ils délivrent des connaissances, des compétences et la confiance nécessaires pour soutenir un collègue confronté à un problème de santé mentale ou à une crise. Intégrer les PSSM dans les rédactions pourrait ainsi contribuer à déstigmatiser les troubles psychiques.

En effet, en reconnaissant que les journalistes peuvent eux aussi être concernés par l’anxiété, la dépression ou le stress post-traumatique, ces formations ouvrent la voie à une meilleure prise en compte des vulnérabilities individuelles. Elles peuvent également encourager les employeurs à adapter les conditions de travail : aménagement des horaires, soutien psychologique ou dispositifs d’écoute. Les PSSM peuvent jouer un rôle préventif en renforçant la résilience collective.

Dans un métier où l’info est synonyme d’urgence, apprendre à ralentir, à repérer les signaux faibles et à prendre soin des équipes devient un enjeu stratégique autant qu’humain. Adapter les Premiers secours en santé mentale au journalisme, c’est investir dans une pratique plus durable, plus consciente et plus respectueuse de celles et ceux qui produisent l’information au quotidien.

O.J.

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