L’ESJ-Paris, creuset de futurs journalistes conservateurs. Y intervenir, c’est normaliser l’extrême droite !

Près d’un an après son rachat par de riches investisseurs pour la plupart très conservateurs, l’école de journalisme ESJ-Paris confirme son virage idéologique. Y interviennent des journalistes de la bollosphère mais aussi de médias grand public pourtant non estampillés idéologiquement, ce que CFDT-Journalistes déplore. Collaborer à l’ESJ-Paris, c’est contribuer à normaliser son projet délétère !

Le 22 septembre dernier, l’ESJ Paris inaugure ses nouveaux locaux, rue de l’Abbé Groult dans le quinzième arrondissement de Paris. Plusieurs médias relatent que cinq cents personnes se pressent dans les 1400m2, flambants neufs, qui symbolisent le renouveau de la « doyenne mondiale des écoles de journalisme » fondée en 1899 par la romancière Dick May, ulcérée, à l’époque, par la façon dont la presse d’extrême droite rendait compte de l’Affaire Dreyfus. 

Des étudiants en tee shirt bleu nuit floqué de la devise « quot capita tot samsus » (autant d’avis différents que d’hommes) circulent entre des patrons de presse, des entrepreneurs, des journalistes, qui écoutent le discours de Vianney d’Alençon, le nouveau président de l’école : « Nous faisons le choix de la liberté, qui n’a ni camp, ni drapeau », précisant que son intention est de former des journalistes « non wokes » et « pro entreprises », échappant à tout cadre idéologique. Pascal Praud, dont le portrait trône dans le hall d’accueil, en rit d’aise, tout comme Frédéric Taddeï, ancien chroniqueur à Russia Today, la chaîne de propagande poutinienne. 

DES JOURNALISTES STARS

Quelques jours plus tard, devant les 200 étudiants de la première promotion de l’ESJ Paris newlook, la présentatrice d’un des principaux journaux télévisés de l’hexagone, puis un ancien PDG de chaine publique et une productrice renommée de télévision, donnent des conférences pour raconter leur beau métier. C’était le point de départ du défi lancé par la nouvelle équipe de direction : « devenir le centre de formation de référence où vont se dessiner les contours du journalisme de demain ».

Soit. L’image est belle. Voir souriante. Malheureusement, derrière les mots ronflants, les déclarations à l’emporte-pièce et un souci de respectabilité se cache un projet précis et bien moins enthousiasmant, celui de former des générations de journalistes destinés à intégrer des médias conservateurs, aux mains d’une poignée de magnats de la presse et de l’audiovisuel. L’ESJ Paris, en dépit des apparences dynamiques, jeunes et modernes de son lancement, n’est pas une école de journalisme de plus, mais l’une des composantes d’un mouvement plus vaste de reprise en main des esprits et de l’espace intellectuel par des cercles ultra-conservateurs, dont Vincent Bolloré ou Pierre-Edouard Stérin sont les figures les plus emblématiques, en vue de porter l’extrême droite au pouvoir.

DES PÉDIGRÉES RÉVÉLATEURS

Petit retour historique. Nous sommes en novembre 2024. Le casting est digne du CAC 40. Un consortium d’investisseurs (Bolloré, Arnault, Saadé, Dassault et même Devoteam, une entreprise prospère de conseil en cyber sécurité…) rachète pour 2,6 millions d’euros l’ESJ Paris en complète déshérence depuis plusieurs années. A l’initiative de ce rachat, Vianney d’Alençon, un jeune entrepreneur proche des milieux catholiques traditionnalistes, prend la présidence de l’école et fait appel à un journaliste transfuge de LCI, Emmanuel Ostian, au profil très consensuel, pour rassurer une profession interloquée par cette surprenante OPA et mettre la machine d’équerre. L’ancienne équipe pédagogique est remerciée dans sa quasi-totalité. Très vite un duo prend la place : Alexandre Pesey, directeur du développement et Édouard du Peloux, responsable de la pédagogie. Ils ont un pedigree de choix.

Une enquête publiée en juin 2025 dans Libération est éclairante. Le premier, ancien dirigeant de l’UNI, un syndicat étudiant d’extrême droite, a décidé, après un séjour aux États-Unis, de dupliquer en France le réseau Atlas, issu du Tea Party, fédérant la mouvance conservatrice et trumpiste, en créant l’Institut de Formation Politique, dont le but est de former aux responsabilités les jeunes engagés à droite. 

Plusieurs cadres du mouvement d’Éric Zemmour et des candidats du Rassemblement National aux récentes législatives en sont issus. Le second, ancien consultant en finance et stratégie dans le secteur bancaire, fonde en 2018 l’ILDJ (Institut Libre de Journalisme) qui n’a jamais caché sa volonté de former les futurs journalistes des médias de droite ou d’extrême droite- CNews, le Figaro, Valeurs actuelles, Boulevard Voltaire ou Causeur- sont les rédactions ayant accueilli le plus d’étudiants de l’institut, comme l’indiquait le Monde dans une enquête en septembre 2024. L’ILDJ, en partie financé par des dons, a aussi pu bénéficier d’un coup de pouce de la Nuit du bien commun en 2020, événement caritatif fondé par le milliardaire catholique et libertarien Pierre-Édouard Stérin. 

UNE ÉQUIPE PÉDAGOGIQUE MARQUÉE À… L’EXTRÊME DROITE 

En 2020, dans Causeur, Édouard du Peloux expliquait : « Notre enseignement est tourné vers la réalité des faits. Nous voulons former des journalistes qui, pour paraphraser Charles Péguy, disent ce qu’ils voient et ce qui est plus difficile voient ce qu’ils voient. Nous nous démarquons des nombreuses écoles de journalisme, où le conformisme règne, par le sens que nous donnons à la recherche de la vérité des faits et par nos cours de culture générale qui permettent de prendre du recul sur l’actualité ». 

En juin 2025, Libération décrivait les liens entre l’ILDJ et l’ESJ-Paris : « Plusieurs personnalités fréquentant régulièrement l’ILDJ sont désormais centrales à l’ESJ Paris. C’est le cas de l’animateur d’Enquête exclusive Bernard de la Villardière, de la présentatrice de CNews et d’Europe 1 Sonia Mabrouk, ou encore de l’essayiste Laetitia Strauch-Bonart, tous trois devenus membres du comité pédagogique monté pour établir les nouveaux programmes de l’école ». « Autre tête bien connue à l’ILDJ, Jean-Baptiste Giraud, par ailleurs proche du Rassemblement national (…), a également enseigné [à l’ESJ Paris] aux côtés d’Annet Sauty de Chalon, rédacteur en chef de Radio Notre-Dame et directeur pédagogique de l’ILDJ sous le nom de Louis Daufresne. Ancien élève de l’ESJ Paris, ce dernier était déjà chargé de cours au sein de l’école avant le rachat. »

Bref, à moins d’une grande naïveté et d’un déni de réalité, il est pour le moins difficile de ne pas voir que l’ESJ Paris, école non reconnue par la profession, mais en quête de reconnaissance, répond, ne serait-ce que par les personnalités de son équipe dirigeante, à un projet idéologique d’ensemble de la droite dure et de l’extrême droite afin d’occuper de plus en plus le champ médiatique et culturel. Former des jeunes journalistes à ce prisme politique où les faits s’estompent face aux opinions est un aspect capital de leur stratégie pernicieuse.

C’est pourquoi, sans stigmatiser qui que ce soit et sans se lancer dans une chasse aux sorcières d’un autre temps, la CFDT-Journalistes se doit d’inviter ses sympathisants, ses adhérents ainsi que l’ensemble des journalistes à ne pas répondre aux sirènes de l’ESJ Paris et à refuser de participer au moindre de ses travaux pédagogiques ou autres. 

Paris, le 13 octobre 2025

Relire notre communiqué du 16 novembre 2024 : Vers la Bolloré School of Journalism ?

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