Face au cyberharcèlement, ne restez pas seuls !


De plus en plus souvent, les journalistes sont pris à partie personnellement sur les réseaux sociaux. Les attaques dépassent parfois la simple critique, se font violentes, menaçantes, voire finissent par déborder de l’espace numérique et se dérouler dans la vraie vie. Notre consœur journaliste et autrice Nora Bouazzouni en fait les frais. CFDT-Journalistes souhaite que son témoignage permette de prendre conscience de la gravité de ce phénomène, et invite à des mesures de prévention et de réaction adaptées.

crédit : Chloé Vollmer-Lo

« Je m’appelle Nora Bouazzouni, rien que mon nom déjà… Ajoutez que je suis femme et queer, que je travaille sur les thèmes de l’alimentation, du genre et du sexisme : avec ça, je coche toutes les cases, je suis la cible parfaite des harceleurs… » Les yeux sont rieurs, mais le ton est sérieux, l’affaire est grave.
Elle est lucide, Nora, lucide et combative. Ses thématiques mettent les racistes, les masculinistes et les nationalistes en PLS. Par exemple quand elle ose questionner, tabou ultime en France, la gastronomie « à la française » à l’aune des stéréotypes de genre.
C’est pourtant un sujet sociologique très sérieux, très documenté, mais quand c’est Nora qui ose s’en emparer, ça irrite. Et quand elle accorde une interview au magazine M du Monde en 2025, les égouts de la haine en ligne ouvrent grand les vannes.
Relayées par un site identitaire il y a quelques mois, les quelques lignes de l’article du Monde lui valent une nouvelle vague d’insultes, dénigrements et intimidations, elle qui dès 2017 avait déjà reçu menaces de viol et menaces de mort pour un précédent ouvrage. La menace franchit un cran : elle reçoit une copie de ces insultes par courrier, à son domicile. Trop c’est trop.
Porter plainte
Cette fois, Nora décide de porter plainte, avec toutes les peines du monde pour que son commissariat de quartier l’accepte. Désormais, CFDT-Journalistes est à ses côtés pour faire reconnaître la responsabilité du site identitaire qui orchestre savamment ce genre de contenus auprès de sa communauté.
Car le cyber-harcèlement a changé de nature, de volume et de but. Nora le sait bien, elle qui a débuté dans les années 2000 : déjà à l’époque, elle avait dû se résoudre à fermer les commentaires sous ses billets de blog, face à l’avalanche d’insultes et remarques racistes et misogynes. « Auparavant, j’étais victime, comme tant d’autres journalistes, des commentaires dégueulasses de tous ces courageux anonymes qui ont toujours pris Internet pour un vaste défouloir. Désormais, je suis ciblée par des actions concertées, des « raids » organisés en amont, en secret, sur des réseaux parallèles, des forums ou des boucles Télégram, par des groupes très structurés venus de l’extrême droite . C’est une meute ». Le but ? Intimider la journaliste, la décourager et au final : la pousser à se taire.
« Oui, c’est épuisant, c’est angoissant, témoigne Nora. J’ai compris qu’on savait où j’habite, je me suis sentie avec une cible dans le dos. Il faut être forte et bien entourée. Aujourd’hui encore, je suis hyper vigilante dans la rue. »
Ce qui arrive à Nora est arrivé à bien d’autres consœurs et confrères, qui sont parfois tombés en dépression, ont parfois « levé le pied » sur des enquêtes, changé de sujet ou même de métier, pour enfin souffler et éloigner le poids des menaces qui pèsent sur eux et sur leur famille.
Beaucoup de journalistes ont aussi fermé leurs réseaux, pour s’épargner les vagues de haine et couper l’herbe sous le pied des « haters ». Car il faut être cuirassé pour se lever chaque matin et découvrir un nouveau lot d’insultes et de menaces IRL (dans la vie réelle).
Condamnations
« Moi, je reste, dit Nora, pour plein de raisons. D’abord, les réseaux c’est un espace de dialogue avec mes lecteurices et de visibilité pour mon travail. C’est aussi un point de contact professionnel. Et surtout, ce n’est pas à moi de partir : si quelqu’un me menace sur mon Instagram, je l’affiche et je le rends public ». Elle a quand même fini par quitter X, pointant au passage la responsabilité de certains forums non modérés, dont celui de jeuxvideo.com, cette « poubelle non recyclable » comme l’avait décrit Nadia Daam, notre consoeur elle-même victime en 2022. Son principal harceleur avait écopé de cinq mois de prison et d’une forte amende. Enfin, nous journalistes, avions pu mettre une qualification pénale sur ces éructations protéiformes, qui vont de la blague douteuse aux menaces réelles. La Justice, peu encline à la poésie ni à la prose, avait tranché : « menace de crime contre les personnes matérialisée par écrit, image ou autre objet ».
Oui, le cyber-harcèlement porte mal son nom : il commence en ligne mais peut vite se traduire dans la vraie vie. Passage à l’acte violent ou travail de sape aux conséquences sur la santé mentale de la victime, aurions-nous, collectivement, trop longtemps minimisé les menaces à l’égard des journalistes ?



Comment réagir ?


Notre profession pense encore qu’il faut être « costaud » pour être journaliste, sous-entendu : pas question de se plaindre. Mais il n’y a pas de « petit » cyber-harcèlement, et non, cela ne fait pas partie des « risques du métier ». Toute attaque massive ou violente en ligne relève du cyber-harcèlement. C’est un délit puni de deux ans de prison et 30 000 € d’amende. Pour CFDT-Journalistes, il est important d’adopter de bons réflexes, et que les employeurs contribuent à leur diffusion.

Prévenir : un peu d’hygiène numérique ! Vérifiez quelles sont les données publiques sur vous à partir d’une simple requête Google. Dans la mesure du possible, utilisez des comptes de réseaux sociaux privés et professionnels différents. Ajustez leurs paramètres de confidentialité, passez vos photos personnelles en mode privé, ne laissez pas votre adresse personnelle ou téléphone accessible.


Le reconnaître : un flot inhabituel de messages et mentions, provenant d’un individu ou de groupes concertés, les tentatives d’intimidations, les rumeurs et calomnies, la diffusion de photos ou de coordonnées privées, le piratage de compte, l’usurpation d’identité, la diffusion de fakes concernant le journaliste visé.


Réagir immédiatement : Passez votre compte en privé, bloquez les comptes malveillants. Signalez les abus sur les plateformes numériques concernées (réseaux sociaux, forums), et alertez sur PHAROS, le portail officiel de signalement des contenus illicites de l’Internet. Avant toute suppression de contenu, gardez des preuves : captures d’écran, enregistrements, témoignages. Ils doivent être datés. Au besoin, faites appel à un commissaire de justice (huissier). Évitez bien sûr de répondre (répondre aux trolls est même souvent contre-productif).


Ne pas rester seul : en cas d’attaque, en parler à vos proches mais aussi de le signaler à vos collègues, votre chef·fe de service ou le service juridique de votre entreprise. Car un harcèlement en ligne a forcément un impact sur son moral, son travail, voire sa sécurité « dans la vraie vie » et car votre employeur est responsable de votre santé et de votre sécurité. En parler aussi sans tarder à son syndicat. Consulter un psychologue en cas de détresse psychologique.

Gardez confiance : on s’attaque à vous car votre travail vise juste, et ce qui vous arrive n’est pas de votre faute. Parlez-en aussi à votre voisinage et prenez des mesures pour vous sentir en sécurité à votre domicile, au besoin.


Passer le relais : La victime d’un cyber-harcèlement n’a souvent pas la force d’affronter les messages hostiles, et il est important qu’elle se préserve. En même temps, il faut recenser ces attaques pour documenter les délits et identifier les auteurs. Vous pouvez confier pendant quelques jours, le temps de la phase aiguë, vos codes à des personnes de confiance qui vont compiler, bloquer et signaler à votre place les contenus problématiques.
Porter plainte contre les auteurs voire l’hébergeur internet à la police ou gendarmerie ou par courrier au procureur de la République. L’association France Victimes peut vous accompagner dans cette démarche. Votre employeur aussi, quand les contenus attaqués sont professionnels. Un avocat spécialisé en droit de la presse ou en droit pénal peut aussi vous aider à envisager des poursuites pour diffamation, injures, menaces ou harcèlement moral. Demander une protection policière si nécessaire. La cfdt peut vous soutenir.

Conseil aux proches
Soutenir à bon escient : un petit message privé à la victime, oui. Mais avant d’afficher un soutien public, parlez-en avec elle : c’est à la personne visée par le cyber-harcèlement de décider si elle veut assumer publiquement ce qui lui arrive.

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